dimanche 28 septembre 2014

Immigration. Etre entendu















Comment faire en sorte 
que le traumatisme 
puisse être entendu?
Une question existentielle
à laquelle les réfugiés 
sont le plus souvent confrontés.
Tout comme l'ont été, 
avant eux,
les rescapés des camps 
de concentration.
Tels les écrivains 
Jorge Semprun (ci-dessus)
et Primo Levi (ci-contre).


Faire entendre un passé traumatique à un interlocuteur choisi, voire imposé, sinon même hostile.
Un tel objectif est-il susceptible d'être atteint par l'intermédiaire d'un récit brut et purement documentaire?
Non, estime l'Espagnol Jorge Semprun (1).
Qui raconte sa rencontre avec un certain Manuel A., survivant du camp de Manthausen.
Et donc «revenant» comme lui.
«Je ne m'y retrouvais pourtant pas, dans les récits de Manuel A.
C'était désordonné, confus, trop prolixe, ça s'embourbait dans les détails, il n'y avait aucune vision d'ensemble, tout était placé sous le même éclairage.
C'était un témoignage à l'état brut, en somme: des images en vrac.
Un déballage de faits, d'impressions, de commentaires oiseux.
Je rongeais mon frein, ne pouvant intervenir pour lui poser des questions, l'obliger à mettre de l'ordre et du sens dans le non-sens désordonné de son flot de paroles.
Sa sincérité indiscutable n'était plus que de la rhétorique, sa véracité n'était même plus vraisemblable.» (2)

Art

Témoigner, c'est bien.
Encore s'agit-il de le faire comme il convient.
Et aussi d'être entendu.
Histoire de ne pas se retrouver dans la situation si remarquablement décrite par l'Italien Primo Levi (3)...
«J'évoque en détail notre faim, le contrôle des poux, le Kapo qui m'a frappé sur le nez et m'a ensuite envoyé me laver parce que je saignais.
C'est une jouissance intense, physique, inexprimable que d'être chez moi, entouré de personnes amies, et d'avoir tant de choses à raconter: mais c'est peine perdue, je m'aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas.
Ils sont même complètement indifférents: ils parlent confusément d'autre chose entre eux, comme si je n'étais pas là.
Ma soeur me regarde, se lève et s'en va sans un mot.

Alors une désolation totale m'envahit, comme certains désespoirs enfouis dans les souvenirs de la petite enfance, une douleur à l'état pur, que ne tempèrent ni le sentiment de la réalité ni l'intrusion de circonstances extérieures, la douleur des enfants qui pleurent; et il vaut mieux pour moi remonter de nouveau à la surface, mais cette fois-ci j'ouvre délibérément les yeux, pour avoir en face de moi la garantie que je suis bien réveillé.

Mon rêve est là devant moi, encore chaud, et moi, bien qu'éveillé, je suis tout plein de son angoisse; et alors je me rappelle que ce rêve n'est pas un rêve quelconque, mais que depuis mon arrivée, je l'ai déjà fait je ne sais combien de fois, avec seulement quelques variantes dans le cadre et les détails.
Maintenant je suis pleinement lucide, et je me souviens également de l'avoir déjà raconté à Alberto, et qu'il m'a confié, à ma grande surprise, que lui aussi fait ce rêve, et beaucoup d'autres camarades aussi, peut-être tous.
Pourquoi cela?
Pourquoi la douleur de chaque jour se traduit-elle dans nos rêves de manière aussi constante par la scène toujours répétée du récit fait et jamais écouté?» (4)

Art... ifice

Pas étonnant, dans ces conditions, que Semprun insiste sur la nécessité de disposer de la volonté et des moyens de susciter l'intérêt du lecteur.
«Raconter bien, ça veut dire: de façon à être entendus.
On n'y parviendra pas sans un peu d'artifices. 
Suffisamment d'artifice pour que ça devienne de l'art.» (5)
Et l'Espagnol, un peu plus loin, d'en remettre une nouvelle couche...
«Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l'imagination de l'inimaginable, si ce n'est en élaborant, en travaillant la réalité, en la mettant en perspective?
Avec un peu d'artifice, donc!» (6)(7)

(A suivre)

Christophe Engels


(1) Jorge Semprun (1923-2011) a été arrêté en 1943 par la Gestapo et envoyé au camp de concentration de Buchenwald. Libéré par les troupes de Patton en 1945, il s'est consacré à la résistance au régime de Franco, à la militance communisme, puis à l'écriture. Et il deviendra ministre espagnol de la culture1. Il sera élu à l'académie Goncourt en 1996.
(2) Semprun Jorge, L'écriture ou la vie, Gallimard, coll. Folioplus classiques, Paris, 1994-2012, pp.274-275.
(3)  Ingénieur chimiste juif et italien, Primo Levi (1919-1987) est déporté en février 1944 à Auschwitz. Il sera libéré par l'Armée rouge le 27 janvier 1945. Et livrera son premier témoignage dans «Si c'est un homme», publié dès 1947.
(4) Levi Primo, Si c'est un homme, Robert Laffont, Paris, 1947.
(5) Semprun Jorge,ibidem, p.148.
(6) Semprun Jorge, ibidem, p.149.
(7) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute):
. la suite d'une série de messages consacrés à l'immigration,
. des analyses sur la social-démocratie et l'écologie politique (après le libéralisme ainsi que l'humanisme démocratique qui, pour rappel, ont d'ores et déjà été abordés). 


5 commentaires:

  1. Belgique

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  2. Belgique


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    Bien cordialement,
    Vincent, Martine, Claire et Dominique (Tetra)


    ACTIVITÉS SAGESSES ET CONSCIENCE

    L’IMAGERIE CRÉATRICE ET L’IMMENSE POUVOIR DE L’INTENTION - Pierre LESSARD - jeudi 9 octobre à 19h 30 - ICHEC Anjou - 1150 Bruxelles

    NON-JUGEMENT ET PARDON - Olivier CLERC - vendredi 10 et samedi 11 octobre - Sous les Tilleuls - 27 3090 Overijse

    ENTRETIEN PUBLIC: L'ÉTAT DU MONDE EN MUTATION - Pierre LESSARD - vendredi 10 octobre à 19h 30 - Espace Columban - 1300 Louvranges (Wavre)

    LE MANDAT D'INCARNATION - Pierre LESSARD - samedi 11 octobre de 9h 30 à 18h - ICHEC Anjou - 1150 Bruxelles

    LE XXIÈME SIÈCLE SERA DÉCROISSANT ET POÉTIQUE OU NE SERA PAS - Laurent LEDOUX et Florence RICHTER - jeudi 16 octobre à 20h - LES SOURCES - 1200 Woluwé-St-Lambert

    MÉTHODES CHAMANIQUES - Gertrude CROÉ - 18 et 19 octobre - Centre Pérou - 1000 Bruxelles (Watermael-Boitsfort)

    SENSORIUM: LA VOIE QUI DANSE - Yumma MUDRA et Michel RAJI - 18 et 19 octobre - LES SOURCES - 1200 Woluwé-St-Lambert

    LA SPIRITUALITÉ AU-DELÀ DES RELIGIONS - Pierre PRADERVAND - 18 et 19 octobre - Sous les Tilleuls - 3090 Overijse

    TRANSITION ET CONSCIENCE - Gilda GRILLO - du 24 au 26 octobre - Ferme de Froidmont - 1330 Rixensart

    CONSTELLATIONS ARCHÉTYPALES - Georges DIDIER - 25 et 26 octobre - Centre Surya - 1410 Waterloo

    LE POUVOIR BÉNÉFIQUE DES MAINS ET DE LA LUMIÈRE - Jan JANSSEN - 1 et 2 novembre - LES SOURCES - 1200 Woluwé-St-Lambert


    ACTIVITÉS TERRE ET CONSCIENCE

    LA PÉDAGOGIE DE LA TERRE-MÈRE - Abadio GREEN - mardi 7 octobre à 20h - LES SOURCES - 1200 Woluwé-St-Lambert Belgique

    APPROCHE LUDIQUE DE L'ÉCOSYSTÈME DANS UN JARDIN - Muriel EMSENS - mercredi 8 octobre de 14h 30 à 17h - Sous les Tilleuls - Overijse

    CYCLE PRATIQUE AUTOUR DES SAISONS DU POTAGER - Hermann PIRMEZ - lundi 13 octobre de 10h à 13h - Le Potager - 3080 Tervuren

    LA MAGIE DES ARBRES - Stéphane BOISTARD - mercredi 22 octobre à 20h - LES SOURCES - 1200 Woluwé-St-Lambert Belgique

    LA GEMMOTHÉRAPIE SENSIBLE - Stéphane BOISTARD - jeudi 23 octobre 10h à 16h - Le Potager - 3080 Tervuren

    INITIATION PRATIQUE À L'AGROÉCOLOGIE HUMANISTE DE PIERRE RABHI - Alain LENOIR - samedi 25 octobre de 09h à 16h - Le Potager - 3080 Tervuren

    RENCONTRE AVEC LES ÊTRES DE LA NATURE - Anne GIVAUDAN - mardi 4 novembre à 20h - Centre Communautaire de Joli Bois - 1150 Woluwé-St-Pierre

    Tetra
    www.tetra.be

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  3. L’UE est sur le point de confier les plus hautes responsabilités sur le climat à un champion des énergies polluantes. Il n’y a qu’une seule manière d’annuler cette nomination insensée: persuader les députés européens clés d’abandonner Cañete et de proposer un champion de la lutte pour le climat. Nous avons seulement 24 heures -- signez la pétition et partagez tout autour de vous: https://secure.avaaz.org/fr/canete_climate_pa_fr/?bSowrdb&v=47200

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  4. Belgique

    Spiritualité. Clé d'un management vivant?

    Dix séminaires autour de sujets essentiels pour notre avenir.

    http://www.philosophie-management.com/php/index.php

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  5. Nathalie Maillard, Faut-il être minimaliste en éthique? Le libéralisme, la morale et le rapport à soi. Genève, coll. «Le champ éthique», Labor et fides, 2014, 308 pages, 24 EUR

    En 2011, l’auteure, Docteure ès lettres de l’Université de Lausanne (CH), enseignant la philosophie et l’éthique à Genève, avait déjà publié chez le même éditeur, un ouvrage qui avait retenu l’attention des lecteurs et des critiques : La vulnérabilité. Une nouvelle catégorie morale ? Le présent livre devrait confirmer cette réflexion très pertinente : l’auteure s’éloigne de tout simplisme pour intégrer la complexité des questions éthiques dans les débats contemporains.

    La question qui constitue le titre de l’ouvrage a, en particulier, été posée par le philosophe français Ruwen Ogien et a suscité des réactions épidermiques d’adhésion ou de rejet au nom de l’amour de la liberté ou d’un conservatisme étroit. Nathalie Maillard revient donc ici sur les arguments avancés par ce minimalisme moral qu’elle ne partage pas pour autant ; mais elle n’est pas davantage dans une perspective maximaliste perfectionniste non discutée ! Elle nous propose plutôt une analyse rigoureuse et passionnante des arguments du minimalisme, en séparant le moral et le politique, en interrogeant les thèses du perfectionnisme et en éclairant les confusions trop fréquentes autour de la notion de liberté pour finalement reconsidérer de manière neuve la question du rapport à soi.

    Après une introduction très substantielle synthétisant son propos, elle articule deux grandes parties. La première comporte quatre chapitres et présente Le cadre libéral. L’auteure commence par poser les distinctions qui s’imposent : l’éthique minimale et les frontières du domaine moral (chap.1) évoque la fragmentation et le rétrécissement du domaine moral et interroge sur ce qui fait problème avec le paternalisme. Elle confronte ensuite l’éthique minimale au libéralisme de la non-nuisance (chap.2) puis au libéralisme de la neutralité (chap.3) ; après avoir proposé une typologie des théories libérales, elle en cherche les penseurs et promoteurs. Elle discute ainsi de Stuart Mill, de Joel Feinberg, de John Rawls, Martha Nussbaum… et finalement distingue dans un 4e chapitre entre la pertinence du jugement moral et la légitimité de la coercition.

    La seconde partie intitulée La justification de l’éthique minimale et l’indifférence morale du rapport à soi, comprend trois autres chapitres où l’auteure interroge d’abord l’asymétrie morale entre le rapport à soi et le rapport aux autres (chap.5), ce qu’est le principe de propriété de soi et sa signification pour le consentement, puis elle évoque les devoirs envers soi-même (chap.6) tout en se demandant s’ils sont prudentiels plutôt que moraux, compatibles ou non avec la liberté individuelle... Dans un septième et dernier chapitre, Le rapport à soi, elle revient sur des notions clés telles le souci de soi, la dignité, l’intégrité et l’autonomie ; des notions anciennes mais qu’elle aura remis à l’ordre du jour.

    Au final, Nathalie Maillard aura montré ainsi comment l’éthique minimale joue un rôle critique dans le paysage philosophique actuel qui la conduit à « rouvrir aujourd’hui ces espaces de discussion condamnés, que l’histoire des idées a reléguées si ce n’est dans les profondeurs de la prémodernité du moins dans les zones marginales de la réflexion morale. Le rapport à soi, les questions de la vie bonne et de perfectionnisme moral doivent faire l’objet d’un réexamen. » (p.292) Elle a commencé à le faire mais ce pourrait aussi être l’objet d’un prochain ouvrage !

    Ce livre propose ainsi une réflexion de grande profondeur et belle ampleur que l’on ne peut que recommander pour appréhender les questions et les débats tant éthiques que politiques de la société actuelle.

    Marie-Jo Thiel
    Centre Européen d'Enseignement et de Reccherche en Ethique (Université de Strasbourg)
    http://ethique-alsace.unistra.fr/uploads/media/78_Lettre_CEERE_octobre.pdf

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