mercredi 20 juin 2018

Identité. L'arbre qui cache la forêt.








Derrière l'arbre
du piège identitaire,
la forêt
des 
pièces d'identité.
Et derrière le leurre
d'une appartenance 
unique,
l'heure 
des appartenances 
multiples?
Ce goût pour la diversité,
il s'agit en tout cas,
dans l'urgence, 
d'en sonner le réveil.
Sous peine de s'engluer
dans les fameuses 
«identités meurtrières»
aussi tôt annoncées 
que bien dénoncées
par Amin Maalouf.






«L'Histoire nous a appris que lorsque l'on perçoit les autres et nous-mêmes à travers une mono-identité en assignant à l'individu UNE seule de ses caractéristiques, souvent son origine identitaire -ethnique/religieuse-, la situation est potentiellement dangereuse.
Car les mono-identités conduisent souvent à des identités meurtrières.» (1)
Dans une radioscopie récemment relayée dans ces colonnes, Benoît Scheuer insiste sur les dangers de cette tendance au repli identitaire qui caractérise certaines périodes, dont la nôtre.
Et le le sociologue belge de faire allusion aux «Identités meurtrières» chères à Amin Maalouf. 
L'occasion pour nous de revenir sur le livre éponyme...

Identité tribale: l'art de l'arnaque 

Dans l'ouvrage en question (2) se trouve développé avec subtilité et clairvoyance un propos qui entend battre en brèche l'idée, trop rarement questionnée, selon laquelle il y aurait, au fin fond de chacun d'entre nous, une seule appartenance qui compte.
Faux et usage de faux, contrecarre l'écrivain libanais. 
Pour qui une thèse de ce type relève, sinon de la fiction, à tout le moins du réductionnisme. 
Elle tend en effet à occulter une bonne part de la réalité, donc à tronquer celle-ci en négligeant tout ce qui ne rentre pas dans le schéma initialement retenu.
Soit un solde considérable, composé d'une trajectoire d'homme libre, de convictions acquises, de préférences en tous genres, d'une sensibilité propre, d'affinités multiples... 
Ce qui fait une vie, en somme.
«Il arrive qu'un accident, heureux ou malheureux, ou même une rencontre fortuite, pèse plus lourd dans un sentiment d'identité que l'appartenance à un héritage millénaire» (3), rappelle Maalouf.
Avant d'en rajouter une couche...
«S'il existe à tout moment, parmi les éléments qui constituent l'identité de chacun, une certaine hiérarchie, celle-ci n'est pas immuable, elle change avec le temps et modifie en profondeur les comportements.» (4)
Porter crédit à l'hypothèse d'une supposée essence déterminée une fois pour toutes, c'est donc oublier qu'«en tout homme se rencontrent des appartenances multiples qui s'opposent parfois entre elles et le contraignent à des choix déchirants.» (5)

Sous l'identité, la rage

Le leurre est donc grossier.
Et pourtant...
Le mythe d'une prétendue appartenance fondamentale, souvent religieuse, nationale, raciale ou ethnique, s'avère tenace.
Contribuant ainsi à marginaliser quiconque revendique une identité plus complexe.
A tel point que, pour beaucoup, il devient de plus en plus difficile d'assumer la multiplicité de ses appartenances sans être sommé de choisir son camp et/ou mis en demeure de réintégrer les rangs de sa tribu.
Par qui?
«Pas seulement par les fanatiques et les xénophobes de tous bords, mais par vous et moi, par chacun d'entre nous.
A cause, justement, de ces habitudes de pensée et d'expression si ancrées en nous tous, à cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l'identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage.» (6)

Sortir de l'impasse: l'identité sera complexe ou ne sera pas

Et si, en fait d'identité, chaque personne était constituée d'une foule d'appartenances?
A une tradition religieuse, sans doute.
A une nationalité (sinon deux), bien sûr.
A un groupe ethnique ou linguistique, c'est vrai.
Mais aussi à une famille, plus ou moins élargie.
A une profession, quelle qu'elle soit.
A telle ou telle institution.
A un certain milieu social.
Etc, etc, etc... 
La liste est virtuellement illimitée.
Fait valoir notre guide.
Qui s'empresse de préciser... 
«Toutes ces appartenances n'ont évidemment pas la même importance, en tout cas pas au même moment. 
Mais aucune n'est totalement insignifiante. 
Ce sont les éléments constitutifs de la personnalité.» (7) 
Dont chacun peut se rencontrer chez un grand nombre d'individus.
Mais dont la combinaison ne peut que déboucher sur une absolue singularité.
Dans son entièreté, en effet, le même agencement ne se retrouve rigoureusement jamais chez deux personnes différentes. 
«Avec chaque être humain, j'ai quelques appartenances communes; mais aucune personne au monde ne partage toutes mes appartenances, ni même une grande partie de celles-ci.» (8) 
C'est que tous, sans exception, nous nous trouvons dotés d'une identité composite.
Complexe.
Unique.
Irremplaçable.
Ne se confondant avec aucune autre. 
«Sans doute un Serbe est-il différent d'un Croate, mais chaque Serbe est également différent de tout autre Serbe, et chaque Croate est différent de tout autre Croate.» (9) 
Si nous tendons trop fréquemment à englober les gens les plus différents sous un même vocable, c'est donc par facilité.
Par facilité également que nous leur attribuons collectivement des opinions, des actes, des crimes... 
«C'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer.» (10) 

Il était une fois l'identité...

Faite d'appartenances multiples, l'identité se réduit-elle pour autant à la simple juxtaposition d'appartenances autonomes?
Non.
Car elle conserve son unité.
Au sens où nous la vivons comme un tout.
Un Boris Cyrulnik, un Paul Ricoeur ou un Jean-Marc Ferry évoquerait une «reconstruction (ou une identité) narrative».
Maalouf, lui, préfère s'en référer à l'image du «dessin sur une peau tendue» (11)
Histoire, peut-être, de mieux insister sur l'interdépendance qui caractérise les diverses composantes de l'édifice identitaire.
«Qu'une seule appartenance soit touchée et c'est toute la personne qui vibre.
On a souvent tendance à se reconnaître, d'ailleurs, dans son appartenance la plus attaquée.» (12)
Un cas de figure qui fait notamment -et vertigineusement- écho à notre temps. 
«L'appartenance qui est en cause -la couleur, la religion, la langue, la classe...- envahit alors l'identité entière.
Ceux qui la partagent se sentent solidaires, ils se rassemblent, se mobilisent, s'encouragent mutuellement, s'en prennent à "ceux d'en face".
Pour eux, "affirmer leur identité" devient forcément un acte de courage, un acte libérateur...
Au sein de chaque communauté blessée apparaissent naturellement des meneurs.
Enragés ou calculateurs, ils tiennent des propos jusqu'au-boutistes.» (13)
Populistes, extrémistes et autres pyromanes sortent dès lors du bois.
Pour enflammer les esprits. 
Pour appeller à la vengeance.
Pour promettre la victoire 
«Quoi qu'il arrive, "les autres" l'auront mérité, "nous" avons un souvenir précis de "tout ce qu'ils nous ont fait endurer" depuis l'aube des temps.» (14)

Partial, sectaire, intolérant, dominateur, quelquefois suicidaire

Comment les hommes de tous pays, de toutes conditions, de toutes croyances se transforment-ils aussi facilement en massacreurs?
Et comment les fanatiques de tous poils en arrivent-ils aussi facilement à s'imposer comme les défenseurs de l'identité? 

La réponse du lauréat du prix Goncourt 1993 fuse... 
C'est parce que la conception tribale de l'identité prévaut encore dans le monde entier, favorisant une telle dérive.
«La conception que je dénonce, celle qui réduit l'identité à une seule appartenance, installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelquefois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans des tueurs.
Leur vision du monde en est biaisée et distordue.
Ceux qui appartiennent à la même communauté sont "les nôtres", on se veut solidaire de leur destin mais on se permet aussi d'être tyrannique à leur égard; si on les juge "tièdes", on les dénonce, on les terrorise, on les punit comme "traîtres" et "renégats".
Quant aux autres, quant à ceux de l'autre bord, on ne cherche jamais à se mettre à leur place, on se garde bien de se demander si, sur telle ou telle question, ils pourraient ne pas être complètement dans leur tort, on évite de se laisser adoucir par leurs plaintes, par leurs souffrances, par les injustices dont ils ont été victimes.
Seul compte le point de vue des "nôtres", qui est souvent celui des plus militants de la communauté, des plus démagogues, des plus enragés.
A l'inverse, dès lors qu'on conçoit son identité comme étant faite d'appartenances multiples, certaines liées à une histoire ethnique et d'autres pas, certaines liées à une tradition religieuse et d'autres pas, dès lors que l'on voit en soi-même, en ses propres origines, en sa trajectoire, divers confluents, diverses contributions, divers métissages, diverses influences subtiles ou contradictoires, un rapport différent se crée avec les autres, comme avec sa propre tribu.
Il n'y a plus seulement "nous" et "eux" -deux armées en ordre de bataille qui se préparent au prochain affrontement, à la prochaine revanche.


(1) Scheuer Benoît, Un voyage dans un archipel, in Le Soir, vendredi 1er juin 2018, p.21.
(2) Maalouf Amin, Les identités meurtrières, Grasset, coll. Le Livre de Poche, Paris, 2011 (première publication: Grasset & Fasquelle, Paris, 1998). 
(3) Maalouf Amin, Les identités meurtrières, Grasset, coll. Le Livre de Poche, Paris, 2011, p.17. 
(4) Maalouf Amin, idem, p. 20.
(5) Maalouf Amin, idem, p.10. 
(6) Maalouf Amin, idem, p. 11.
(7) Maalouf Amin, idem, p. 17.
(8) Maalouf Amin, idem, p.27. 
(9) Maalouf Amin, idem, p. 28. 
(10) Maalouf Amin, idem, p. 29. 
(11) Maalouf Amin, idem, p. 34.
(12) Maalouf Amin, idem, p. 34.
(13) Maalouf Aminidem, pp.34-35.
(14) Maalouf Aminidem, p.35.
(15) Maalouf Aminidem, pp.39-40.




















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