lundi 30 avril 2012

Reliances à soi, aux autres, au monde...

Reliance à soi,
reliance aux autres, 
reliance au monde,
reliance entre idées et 
disciplines scientifiques...
A en croire 
Marcel Bolle de Bal (1)
le concept de reliance 
mène fort loin.
Au-delà de 
 la psycho-sociologie.
Aux confins d'une certaine anthropologie.
Laïco-nietzschéenne...

Marcel Bolle de Bal

Parti avec mon équipe de chercheurs (2) d’une étude et d’une définition de la reliance sociale (à la reliance aux autres), j’ai été progressivement amené à élargir cette notion et, dans un premier temps, à y intégrer deux autres dimensions essentielles des enjeux de reliance: la reliance à soi (reliance psychologique), la reliance au monde (reliance culturelle, écologique ou cosmique). 

La reliance : dimension anthropologique du concept

A chacun de ces enjeux correspondent en effet un travail social et psycho-social sur trois notions-clés pour le devenir humain:
- l’identité, au cœur du travail de reliance à soi (reliance psychologique),
- la solidarité (ou la fraternité), au cœur du travail de reliance aux autres (reliance sociale),
- la citoyenneté, au cœur du travail de reliance au monde (reliance culturelle, écologique ou cosmique).

Dans une démarche ultérieure, j’ai, suite à divers échanges avec Edgar Morin, complété les définitions initiales en y ajoutant ce que nous pourrions appeler la reliance cognitive, reliance des idées et des disciplines scientifiques, démarche indispensable pour prendre ne compte la complexité des réalités humaines et sociales, pour contribuer au développement de la «pensée complexe» (3).

Ce faisant, la «reliance» par delà sa dimension de concept sociologique, acquiert une réelle dimension «anthropologique», ce qui nous conduit à nous interroger sur son substrat anthropologique, sur les finalités politico-scientifiques auxquelles son usage peut donner corps.

La reliance, substrat anthropologique

Certains, en effet, ne se font pas faute d’exprimer leur inquiétude face au risque de dérive psychologique d’un concept que l’on tient à ancrer fermement dans le champ sociologique. 
Une telle inquiétude a sous-tendu, par exemple, les critiques que m’ont initialement adressées des sociologues aussi avertis que Raymond Ledrut et Renaud Sainsaulieu. 
La qualité de leurs auteurs m’a paru mériter une sérieuse prise en compte de leurs arguments et une réponse circonstanciée.

Une anthropologie judéo-chrétienne ?

Derrière la mise en valeur de l’idée de reliance, Raymond Ledrut a cru pouvoir déceler une vision anthropologique contestable : celle, judéo-chrétienne, de la «bergerie fraternelle», de «la communauté pacifique et bienheureuse», de «l’homme sujet et cœur» (4)
Renaud Sainsaulieu l’a rejoint dans une certaine mesure lorsqu’il a interprété le désir de reliance comme une sorte d’«aspiration fusionnelle», lorsqu’il voit dans la reliance un type particulier de relation où le désir d’être entendu et accepté sans lutte ni stratégie serait central. 
Bref, je me serais fait l’avocat d’«une sociologie de faibles en quête d’attention que seul l’amour peut justifier» (5).

Je tiens à l’affirmer avec force: je ne reconnais nullement mon projet dans ces critiques qui lui ont été adressées. 
Celles-ci ont probablement été inspirées par l’application que j’avais faite du concept à l’interprétation d’une expérience communautaire en Belgique dans les années 70, et sur laquelle je reviendrai un peu plus loin.

Afin de clarifier le débat et d’en bien situer les enjeux, je me dois de tenter d’apporter deux précisions: l’une d’ordre conceptuel, l’autre d’ordre philosophique (ou idéologique).

Le double sens de la reliance sociale

Bien des confusions à propos de l’idée du concept et des politiques de reliance sociale sont liées au fait qu’une distinction élémentaire n’est pas faite entre deux sens de ce terme:
- la reliance sociale lato sensu (au sens large) telle que je l’ai définie jusqu’à présent, à savoir la création de liens entre des acteurs sociaux;
- la reliance sociale stricto sensu (au sens étroit), c'est-à-dire l’action visant à créer ou recréer des liens entre des acteurs sociaux que la société tend à séparer ou à isoler, les structures permettant de réaliser cet objectif, les liens ainsi créés ou recréés.

La première définition est générale et englobante: elle ne comporte point de jugement de valeur et tend à recouvrir toutes les situations existantes. 
La seconde, en revanche, est plus contingente et plus normative: elle se réfère à des aspirations spécifiques des acteurs sociaux dans le cadre de la société de la foule solitaire et aux stratégies spécifiques d’action développées afin de répondre à la fois à leurs aspirations en matière de reliance sociale (procès et structures) et à leurs aspirations à la reliance sociale (c'est-à-dire à leur désir de liens chaleureux, fraternels, proches, conviviaux). 
Bref à leur quête d’un renouveau de communications, de contacts, d’échanges, de partage, de rencontres, d’affection, d’amour, d’identité.
La première fonde une grille d’analyse sociologique, la seconde éclaire des objectifs d’action sociale.

Le second sens est certainement à l’origine de l’intérêt pour le concept de reliance. 
Et c’est à lui que s’adressent non moins évidemment les critiques à cet égard partiellement fondées de Raymond Ledrut et Renaud Sainsaulieu. 
Partiellement, car l’aspiration à la reliance sociale peut être de divers types: elle n’implique pas nécessairement un désir fusionnel, elle peut être désir d’échange de solitudes acceptées comme irréductibles. 
L’interprétation de mes contradicteurs est limitée, elle ne concerne qu’une des conceptions de la reliance sociale: c’est précisément elle que j’ai voulu dépasser en proposant ce concept qui permet, me semble-t-il, d’échapper à l’anthropologie judéo-chrétienne originelle pour se rapprocher de ce que je serais tenté de situer, à la suite des réflexions de Raymond Ledrut (6), dans la perspective d’une anthropologie laïco-nietzchéenne.

Une anthropologie laïco-nietzchéenne ?

En tant que citoyen, j’avouerai sans nulle honte trouver sympathiques les valeurs judéo-chrétiennes décrites (dénoncées ?) par mes interlocuteurs. 
A condition d’en affirmer les limites, d’éviter de tomber dans le piège de l’illusion groupale, de l’idyllisme communautaire, de la fraternité irénique.

En tant que sociologue, je pourrais me contenter de procéder à l’analyse critique de ces illusions et de ces leurres, des contradictions et impasses de pratiques contestées visant à répondre à des aspirations certes légitimes. 
Mais j’ai estimé devoir aller plus loin, ne pas limiter l’analyse à ce sens étroit de la reliance sociale, élargir l’outil conceptuel en lui donnant toute son ampleur sociologique: de là est née la définition de la reliance sociale au sens large.

L’anthropologie qui fonde celle-ci est laïque: en quelque sorte la reliance sociale peut apparaître comme la forme profane de la religion. 
Les deux actions sont en effet construites sur le même radical sémantique (religare: relier). 
N’est-ce pas Freud qui considérait que l’une des fonctions de la religion consistait à unir les individus au groupe en fusionnant les charges affectives contenues et en les libérant grâce à des rites empruntant à leur dimension collective une ferveur émotionnelle intense? 
Liens sociaux avec transcendance d’une part, liens sociaux sans transcendance, ou avec une transcendance immanente d’autre part. 
Dans une première approche, l’idée de reliance sociale, cas particulier de religio, paraît donc fondée sur une anthropologie laïque. 
Mais elle l’est tout autant si l’on préfère voir dans la religion un cas particulier de reliance (méta-sociale?) impliquant une référence transcendantale… conception que je suis enclin à adopter aujourd’hui.

Une anthropologie que l’on pourrait dire nietzschéenne aussi: car loin de faire sien l’idéal de la bergerie fraternelle, de l’affectivité fusionnelle ou de l’empathie consensuelle, elle tient au contraire à se nourrir de lucidité critique, d’analyse dialectique et d’interprétations paradoxales. 
Et s’il fallait, pour être clair, préciser mon système de valeurs par rapport à ce concept de reliance, je dirais que pour moi, la reliance renverrait à une image qui m’est chère: celle de l’échange des solitudes acceptées (image qui répond, sur le plan du lien social, à celle de la route qui relie deux villes dans le désert sur le plan physique…). 
Ecoutons Nietzsche, tel que l’évoque Raymond Ledrut: 
. le lien social «n’existe pas en dehors des rapports sociaux définis» (une structure de reliance à analyser en priorité. MBDB.); 
. la pensée critique doit s’exercer à plein sur une sociologie utopiste ou essentialiste (le concept de reliance au sens large doit y aider, s’il est correctement utilisé); 
. il y a interdépendance et réciprocité de l’individuel et du social; 
. l’individu n’est jamais qu’un imaginaire; 
. dans la société contemporaine l’illusion de la personnalité et de la liberté est fort répandue (l’individu est un être délié-relié); 
. l’interrogation critique est indispensable pour comprendre les nouvelles formes du lien social et l’apparition de nouveaux types de solidarité (je tenterai de le montrer dans quelques instants); 
. l’individualisme (reliance à soi) et l’atomisation (déliance sociale) ne doivent pas être confondues; 
. l’individu est à la fois a-social et social (délié et relié, de façon contradictoire et/ou complémentaire). 
Comment ne pas partager ce projet d’anthropologie critique que nous propose Nietzsche? Personnellement, je m’y reconnais entièrement. 
J’y retrouve les principes directeurs qui inspirent ma vision de la reliance et mes raisons de proposer cette grille de lecture. 
De la discussion entamée, je déduis qu’il me reste un important travail à accomplir pour corriger le tir, pour expliciter l’implicite de mes postulats anthropologiques, la spécificité et l’utilité du concept proposé.

(A suivre)

Marcel Bolle de Bal

(1) Le (psycho)sociologue belge Marcel Bolle de Bal est professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles et président d'honneur de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française. Il a été consultant social (durant de nombreuses années), conseiller communal à Linkebeek, en périphérie bruxelloise (1965-1973, 1989-2000), lauréat du Prix Maurice van der Rest (1965). Il a signé plus de 200 articles et une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels...
. Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1990;
. Wegimont ou le château des relations humaines. Une expérience de formation psychosociologique à la gestion , Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1998;
.
Les Adieux d'un sociologue heureux. Traces d'un passage, Paris, l'Harmattan, 1999;
. Le Sportif et le Sociologue. Sport, Individu et Société, (avec Dominique Vésir), Paris, l'Harmattan, 2001;
. Surréaliste et paradoxale Belgique. Mémoires politiques d'un sociologue engagé, immigré chez soi et malgré soi, Paris, l'Harmattan, 2003;
. Un sociologue dans la cité. Chroniques sur le Vif et propos Express, Paris, l'Harmattan, 2004;
. Le travail, une valeur à réhabiliter. Cinq écrits sociologiques et philosophiques inédits, Bruxelles, Labor, 2005;
. Au-delà de Dieu. Profession de foi d'un athée lucide et serein, Bruxelles,Ed. Luc Pire, 2007;
. Le croyant et le mécréant. Sens, reliances, transcendances" (avec Vincent Hanssens), Bierges, Ed. Mols, 2008.
(2)
Dans le cadre d’un vaste programme interuniversitaire de recherches sur les aspirations de la population belge, notre équipe a mené, de 1975 à 1981, une étude pluridimensionnelle et pluridisciplinaire sur « les aspirations de reliance sociale ». Cette étude, la première du genre sur un tel sujet, constitue l’acte de naissance de l’existence socialement et scientifiquement reconnue du concept de « reliance ». Le premier rapport général de recherche, publié sous la responsabilité scientifique de Marcel Bolle De Bal et Nicole Delruelle et intitulé « Les aspirations de reliance sociale » (Bruxelles, Ministère de la Politique Scientifique, 1978) comprend six volumes :
-          vol. 1 : Reliance sociale, recherche sociale, action sociale (Marcel Bolle De Bal).
-          vol. 2 : Reliance sociale et grandes organisations (Nicole Delruelle et Robert Georges)
-          vol. 3 : Reliance sociale et chômage (Anny Poncin)
-          vol. 4 : Reliance sociale et enseignement (Anne Van Haecht)
-          vol. 5 : Reliance sociale et médecine (Madeleine Moulin)
-          vol. 6 : Reliance sociale, reliance psychologique et reliance psycho-sociale (Armelle Karnas et Martine Van Andruel).
(3) Cf. Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990.
(4) Raymond LEDRUT, in Bulletin de l’AISLF, n° 4, 1987, p. 135.
(5) Renaud SAINSAULIEU, in Bulletin de l’AISLF, n° 4, 1987, p. 138.
(6) Raymond LEDRUT, « L’analyse, critique du lien social : Nietzsche et la situation actuelle de l’anthropologie », in Bulletin de l’AISLF, n° 4, pp. 35-45. 
(7) Le contenu de ce message nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions. Il constitue la troisième partie d'un texte qui a déjà fait l'objet d'une publication: Bolle de Bal Marcel, Reliance, déliance, liance: émergence de trois notions sociologiques, in Sociétés 2003/2 (no 80), pp.99-131. Le solde du texte original suivra. Le titre et le chapeau sont de la rédaction.
(8) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. à la reliance, à la déliance et à la liance (par Marcel Bolle de Bal),
. à la sociologie existentielle (par Marcel Bolle de Bal),

. au personnalisme (par Vincent Triest, Marcel Bolle de Bal...)....

vendredi 27 avril 2012

Les trois facettes de la reliance

Notion 
exclusivement 
psychologique, 
la reliance?
Non, estime  
Marcel 
Bolle de Bal (1).
Qui préfère parler 
de concept 
psychosociologique.
Et tridimensionnel...

Marcel Bolle de Bal

Une première approche superficielle de l’idée de reliance pourrait donner à penser qu’il s’agit d’un concept d’essence psychologique renvoyant aux besoins et désirs -qu’éprouveraient les individus perdus au sein de la foule solitaire- de nouer ou renouer des relations affectives (des liens sociaux) avec autrui: dans ces conditions, les sociologues n’auraient qu’en faire.

Telle n’est pas ma conviction.
La dimension sociologique du concept saute aux yeux dès que l’on désire prendre en considération le fait que l’acte de relier implique toujours une médiation, un système médiateur.

Reliance sociale et système médiateur

Les acteurs sociaux sont à la fois liés (ils ont des liens directs entre eux), et re-liés par un ou des systèmes médiateurs (qu’il s’agisse d’une institution sociale ou d’un système culturel de signes ou de représentations collectives).
Dans la relation intervient un troisième terme.
Naissent ainsi ce que Eugène Dupréel (2) a appelé des «rapports sociaux complémentaires».

La définition de la reliance sociale peut donc être affinée et être formulée dans les termes suivants: «La production de rapports sociaux médiatisés, c'est-à-dire de rapports sociaux complémentaires»; ou, en d’autres termes, «la médiatisation de liens sociaux».

Les systèmes médiateurs, mis en jeu par cette médiation, peuvent être:
- soit des systèmes de signes (la langue, la possession d’objets de consommation…) ou de représentations collectives (les croyances, la culture…) permettant la communication, l’échange, la reliance;
- soit des instances sociales (groupes, organisations, institutions…), déterminant et modelant les rapports de reliance.

La reliance sociale, concept tri-dimensionnel

A partir du fait que la reliance n’existe pas indépendamment d’instances médiatrices, trois sens du concept de «reliance sociale» peuvent être distingués d’un point de vue sociologique, selon que cette reliance est envisagée:
- en tant que médiatisation, c'est-à-dire comme le processus par lequel des médiations sont instituées qui relient les acteurs sociaux entre eux; c’est le procès de reliance (reliance-procès);
- en tant que médiation, c'est-à-dire comme le système plus ou moins institutionnalisé, reliant les acteurs sociaux entre eux: c’est la structure de reliance (reliance-structure);
- en tant que produit, c'est-à-dire comme le lien entre les acteurs sociaux résultant du ou des systèmes médiateurs dont font partie ces acteurs; c’est le lien de reliance (reliance-lien).

Lien social et reliance sociale

La complexité ainsi dévoilée du concept de reliance sociale nous incite à la prudence sociologique lorsque nous est suggérée l’analyse du lien social: par-delà celui-ci se profilent la dynamique de sa genèse (sa médiatisation) et le résultat de celle-ci (les médiations qui le déterminent), le procès et la structure de reliance qui produisent le lien social en sa spécificité momentanée.
La tâche prioritaire du sociologue est de comprendre à la fois la dynamique du tissage et la statique du tissu social, pour reprendre une métaphore de Michel Maffesoli (3).
Et dans l’ordre des préoccupations heuristiques du sociologue, la reliance, selon moi, est prioritaire par rapport au lien.

Les modèles de reliance sociale

A chacune des trois dimensions qui viennent d’être dégagées, correspondent différents modèles de reliance:
- la reliance-procès peut être formelle ou informelle, institutionnelle ou contre-institutionnelle, etc.;
- la reliance-structure peut être bureaucratique ou effervescente, atomisante ou globalisante, marchande ou écologique, etc.;
- la reliance-lien peut être atomisée (la foule solitaire), moléculaire (les communautés), globale (les manifestations collectives).

Un des objectifs prioritaires de recherche devrait consister à dresser une typologie concrète de ces différents modèles de reliance.

La reliance sociale, concept psychosociologique

Une théorie sociologique digne de ce nom ne peut faire l’impasse sur la dimension psychosociologique des phénomènes humains.
Or, l’intérêt du concept de «reliance», et plus particulièrement celui de «reliance sociale» me paraît précisément résider dans la «reliance» qu’il permet entre deux approches des phénomènes psychosociaux trop souvent séparées, l’approche sociologique et l’approche psychologique.

Sous l’angle sociologique, nous avons noté deux raisons de recourir à l’emploi du terme «reliance», et donc du verbe «re-lier» en lieu et place du verbe lier, pour décrire les liens entre personnes et groupes de personnes; de tels liens existant ou ayant existé, les acteurs sociaux, étant ou ayant été ainsi «liés» peuvent être RE-liés
- soit par l’établissement de liens «complémentaires» (4),
- soit par le rétablissement de liens disjoints,
- soit, évidemment, par les deux à la fois.

D’autre part, le recours au concept de reliance permet, grâce à l’introduction de ces dimensions sociologiques d’élargir, d’enrichir une étude qui, sans cela, risquerait de se confiner à l’analyse psychologique des liens affectifs, des liaisons sentimentales, des relations amoureuses –sujet intéressant certes, relié à la reliance à bien des égards, mais dont l’exploration et l’exploitation, déjà entreprise avec talent par une multitude de savants, de poètes et de romanciers, sort des limites d’une (trop) stricte définition sociologique du lien social.
Il s’agit donc bien d’un concept à vocation et d’orientation psycho-sociologique. (5)(6)

(A suivre) 

Marcel Bolle de Bal

(1) Le (psycho)sociologue belge Marcel Bolle de Bal est professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles et président d'honneur de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française. Il a été consultant social (durant de nombreuses années), conseiller communal à Linkebeek, en périphérie bruxelloise (1965-1973, 1989-2000), lauréat du Prix Maurice van der Rest (1965). Il a signé plus de 200 articles et une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels...
. Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1990;
. Wegimont ou le château des relations humaines. Une expérience de formation psychosociologique à la gestion , Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1998;
.
Les Adieux d'un sociologue heureux. Traces d'un passage, Paris, l'Harmattan, 1999;
. Le Sportif et le Sociologue. Sport, Individu et Société, (avec Dominique Vésir), Paris, l'Harmattan, 2001;
. Surréaliste et paradoxale Belgique. Mémoires politiques d'un sociologue engagé, immigré chez soi et malgré soi, Paris, l'Harmattan, 2003;
. Un sociologue dans la cité. Chroniques sur le Vif et propos Express, Paris, l'Harmattan, 2004;
. Le travail, une valeur à réhabiliter. Cinq écrits sociologiques et philosophiques inédits, Bruxelles, Labor, 2005;
. Au-delà de Dieu. Profession de foi d'un athée lucide et serein, Bruxelles,Ed. Luc Pire, 2007;
. Le croyant et le mécréant. Sens, reliances, transcendances" (avec Vincent Hanssens), Bierges, Ed. Mols, 2008.
(2)
 
Eugène DUPREEL, Traité de Morale, Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles,  1967, vol.1, p. 300.
(3) Michel MAFFESOLI, Le temps des tribus, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988, p. 104.
(4) Au sens que Dupréel accorde à ce terme. 
(5) Le contenu de ce message nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions. Il constitue la deuxième partie d'un texte qui a déjà fait l'objet d'une publication: Bolle de Bal Marcel, Reliance, déliance, liance: émergence de trois notions sociologiques, in Sociétés 2003/2 (no 80), pp.99-131. Le solde du texte original suivra. Le titre et le chapeau sont de la rédaction.
(6) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. à la reliance, à la déliance et à la liance (par Marcel Bolle de Bal),
. à la sociologie existentielle (par Marcel Bolle de Bal),

. au personnalisme (par Vincent Triest, Marcel Bolle de Bal...)....

mercredi 25 avril 2012

Actu. S.O.S. associations !


S.O.S. associations !
Tel est, en quelque sorte, le mot d'ordre 
du Collectif des Associations Citoyennes.
Qui appelle à mobilisation générale.
Ce 27 avril à Paris.

«Alors qu’elles constituent l'un des piliers de la vie culturelle, sociale et démocratique, les associations sont aujourd’hui menacées dans leur existence même.»
Le cri d'alarme est strident.
Et poussé par Olivier Noël.
Qui agit pour compte du mouvement qu'il représente.
A savoir le Collectif des Associations Citoyennes. 
«Celles-ci doivent faire entendre leur voix!
Qui plus est en cette période d'élections présidentielle et législatives.
C'est pourquoi, dans le cadre du
Printemps des Associations Citoyennes, notre collectif appelle les associations de la région Ile-de-France à une mobilisation au Parc de la Villette pour un pique-nique festif et citoyen.
Votre présence est indispensable à cet événement afin de défendre la liberté d’association, de promouvoir un débat public sur l’avenir des associations et d'interpeller les candidats aux prochaines élections. 
En effet, nous attendons de ceux-ci une véritable "politique de l’association" se traduisant par un dialogue, une reconnaissance et un soutien aux associations.
Le
Printemps des Associations Citoyennes marque le début de la mobilisation.
Qui s’organisera sur le principe de l'auberge espagnole.

Où chacun amène un petit quelque chose à boire ou à manger.»
Invitation est donc lancée à ce pique-nique citoyen.
A partir de 18h dans le Parc de la Villette...
 
Mais encore...
Accès: métro 5–Porte de Pantin, en face de la librairie du Parc–Actes Sud (Vous trouverez une petite passerelle en face d'elle pour vous mener au point de rendez-vous.)
Contact: Olivier Noël
0(033)7 70 98 78 56 

lundi 23 avril 2012

Actu. L'homme qui maçonnait des piliers...

 




Sociologue de la reliance 
et personnaliste, 
le Belge Marcel Bolle de Bal (1)
est également 
auteur d'une littérature abondante 
 sur la Franc Maçonnerie.
Un univers dont il se revendique.
Un univers 
qu'il connaît donc (bien) de l'intérieur.
Un univers dont il peaufine encore l'analyse 
dans son dernier ouvrage:
«Les sept piliers de la reliance maçonnique» (2)... 

Porte du devenir de la personne et de la société, laboratoire de reliances: ainsi Marcel Bolle De Bal a-t-il défini la Franc-Maçonnerie dans le premier de ses livres maçonniques.
Aujourd’hui, une dizaine d’années plus tard, il approfondit son analyse en dévoilant les liens entre les trois Temples fondamentaux (le Temple Intérieur, le Temple Initiatique, le Temple Extérieur) et les sept piliers qui –comme ceux de la Sagesse pour Lawrence d’Arabie– en constituent l’armature (l’Ordre, la Loge, L’Atelier, le Temple, l’Initiation, la Fraternité et le Secret).
«Voici bientôt trois ans j'annonçais à plusieurs parmi vous la sortie programmée de ce livre, rappelle l’auteur.
Il s’agissait d’une tentative de synthèse de mon expérience de près d'un demi-siècle de pratique de la Franc-maçonnerie ainsi que des réflexions sociologiques et psychosociologiques que cette expérience m'a inspirées. 

Beaucoup d'entre vous ont manifesté le désir de se procurer l'ouvrage... mais n'ont pu réaliser ce sympathique projet.
 En effet, mon éditeur, accablé de soucis divers, s'est révélé défaillant sur ce point. 
Il a finalement renoncé à diffuser la substantifique moelle de ma pensée maçonnique. 
Heureusement, les Editions Logos, animées par Eddy Caekelberghs et étroitement liées au Grand Orient de Belgique, ont accepté de reprendre le flambeau et de rééditer ce livre à la rédaction duquel j'ai consacré énergie, imagination et passion. 
Ce joli "bébé" vient de recevoir la Lumière, après être sorti de mon cabinet de réflexion. 
Peut-être serez-vous heureux de faire sa connaissance et d'en découvrir les charmes plus ou moins discrets ?»
Probablement, en effet, tant les profanes que les «initiés» puiseront-ils dans ces pages (2) matière à découvertes, à réflexions et à méditations.

(1) Marcel Bolle De Bal, professeur émérite de sociologie et de psychosociologie à l’Université Libre de Bruxelles, président d’honneur de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française, professeur visiteur aux Universités de Genève, Paris-Dauphine, Toulouse-le-Mirail, Fribourg (Suisse) est membre de la Loge «Les Amis Philanthropes» –initiatrice de la fondation de l’Université Libre de Bruxelles– au Grand Orient de Belgique et de la Loge «Lumière Initiatique» à l’Orient de Mulhouse de l’Ordre Maçonnique Mixte International «Le Droit Humain». Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages dont trois consacrés aux réalités maçonniques: «La Franc Maçonnerie, porte du devenir. Un laboratoire de reliances», «La fraternité maçonnique» et «L’initiation maçonnique, à partir et au-delà du secret».
(2) Bolle de Bal Marcel, Les sept piliers de la reliance maçonnique, Logos, Bruxelles, 2011.

vendredi 20 avril 2012

Reliance, déliance, liance: émergence de trois notions sociologiques.

La reliance.
Une idée
qui séduit
de plus en plus.
Mais dont on peut
se demander
si elle est toujours utilisée
à bon escient.
D'où l'intérêt
des judicieuses précisions
que nous apporte
le
«parrain»
de cette notion:

le (psycho)sociologue belge
Marcel Bolle de Bal
(1).
Adeptes
du métro, boulot, dodo,
s'abstenir!

Place, ici,
au psycho, socio, philo...


Marcel Bolle de Bal

Michel Maffesoli, grand adepte, utilisateur et diffuseur de la notion de «reliance» m’a demandé en tant que parrain de celle-ci, de rédiger un article de référence concernant la genèse et le contenu de ce concept à l’audience croissante.
Ce faisant, il songeait non seulement à ses collègues sociologues, mais surtout à ses étudiants et disciples amenés à recourir à l’usage de ce terme relativement neuf au sein de la panoplie de la langue sociologique.

C’est bien volontiers que je réponds à son amicale et pressante invitation.
Compte tenu des multiples échanges que j’ai eus à ce propos au fil des ans, j’estime indispensable de lier l’analyse du concept de «reliance» à celle de deux autres qui lui sont ontologiquement liées : «déliance» et «liance».
En fait –cela peut se constater à la lecture chronologique de mes écrits sur le sujet– la «re-liance» suppose l’existence préalable d’une «dé-liance» et celle-ci un état de «pré-déliance» que nous définirons alors comme le phénomène de «liance», séquence que je vais tenter d’expliciter ici.

DE LA RELIANCE

Pour étudier et comprendre la problématique du lien social dans la société contemporaine, le concept de «reliance», en particulier celui de «reliance sociale», me paraît de nature à éclairer, approfondir et synthétiser un grand nombre d’études particulières sur le sujet.

Notons au préalable l’existence d’une controverse scientifique sur la nature même de cette notion de «reliance»: s’agit-il d’une simple notion ou mérite-t-elle le titre de concept?
Michel Maffesoli, allergique à tout risque de rigidité herméneutique, accorde sa préférence à la première de ces qualifications.
Par ailleurs, dans le cadre d’une disputatio académique locale, un éminent collègue n’a pas hésité à aller plus loin, à refuser catégoriquement (et oralement) de reconnaître à la «reliance» la qualité de concept.
Personnellement, m’appuyant sur la définition du dictionnaire philosophique de Lalande, je persiste à considérer qu’en l’occurrence il ne s’agit certes pas d’un concept a priori, mais bien d’un concept a posteriori, de nature empirique, en l’occurrence «une représentation mentale générale et abstraite d’un objet» (Robert).

La reliance: émergence du concept

Pour cerner ce concept émergent, je vais tenter d’en situer l’origine, la définition, le contenu, avant d’en souligner la dimension sociologique et la spécificité...

Origine de la notion

Parrain de cette notion, dans la mesure où je ne l’ai point inventée, mais seulement enrichie, entretenue et développée, je me dois de lui reconnaître deux pères philologiques: Roger Clausse et Maurice Lambilliotte.
Car si cette notion apparaît relativement nouvelle, elle peut cependant se targuer d’une existence de plus d’un demi-siècle et d’une présence active de plus d’un quart de siècle.

A ma connaissance, le premier sociologue à avoir utilisé, et probablement créé le terme de «reliance» en français est Roger Clausse, dans son ouvrage «Les Nouvelles» (2).
Analysant le besoin social d’information, il en inventorie les diverses dimensions, et notamment la dimension psychosociale: «il est besoin psychosocial: de reliance en réponse à l’isolement» (3).
Le développement de l’information et de son support, le journal, tend à répondre à ce besoin.
Aussi, Roger Clausse distingue-t-il, au sein du complexe des fonctions sociales remplies par le journal, une fonction de «reliance sociale» qu’il définit comme suit: «rupture de l’isolement; recherche de liens fonctionnels, substitut des liens primaires, communion humaine» (4).

Information prise auprès de cet auteur, ce terme de «reliance» a été utilisé par lui comme synonyme de celui d’«appartenance»: le besoin de reliance étant dans son esprit une facette du besoin d’appartenance sociale («d’appartenir à une communauté dont on partage ou refuse le sort heureux ou malheureux»), la fonction de reliance sociale ne serait qu’une formulation originale, plus précise, de ce que Jean Stoetzel avait auparavant défini comme la fonction d’appartenance sociale ou, plus profondément peut-être, une synthèse de la fonction d’appartenance sociale et de la fonction psychothérapeutique de la presse (la reconstitution d’un équivalent des relations primaires détruites par la société de masse) mise en évidence par ce même Stoetzel (5).
Depuis lors, l’analyse de cette fonction de reliance a été étendue aux autres médias: radio, T.V., etc. (6)

Les sociologues des médias ne sont toutefois pas les seuls à avoir eu recours à ce néologisme.
Voici quelques décennies, un autre auteur belge a utilisé le même terme, mais dans un sens légèrement différent: Maurice Lambilliotte, dans son ouvrage «L’homme relié» (7).
Il lui donne une signification transcendantale, quasi religieuse: pour lui, la reliance est à la fois un état et un acte, «l’état de se sentir relié» (8), «un acte de vie… acte de transcendance par rapport aux niveaux habituels où se situe notre prise de conscience» (9).
«Mode intérieur d’être: … elle permet à tout individu de dépasser, en conscience, sa solitude» (10). La reliance à ses yeux est donc essentiellement du domaine de l’expérience intérieure, une quête de l’Unité de la vie.

Cette double émergence de la notion de «reliance», avant ma propre intervention, n’est pas le fruit du hasard, même si les deux «créateurs» du terme ne paraissent pas avoir agi de façon concertée. En fait, ils sont «reliés» par leur commune insertion forcée dans un système socio-scientifique à base de division et de «déliance» (la société de la foule solitaire) et aussi par une caractéristique convergente de leur conception de la reliance: la relier à l’homme, placer celui-ci au centre ou au départ du procès de reliance.

Premier élément de définition

Une telle conception, malgré les apparences, n’a rien d’une évidence.
Elle pourrait même être considérée comme réductionniste: les hommes ne sont pas les seuls à pouvoir être reliés, les idées et les choses – si elles avaient la parole – pourraient revendiquer un droit similaire (11).

Des idées peuvent être reliées : en son principe, la science vise à réaliser une telle reliance, à découvrir les relations cachées entre les faits, les choses et les phénomènes.
Certes la science occidentale dominante, issue des œuvres de Descartes, isole, sépare, divise pour connaître et comprendre.
Mais ce premier moment de la démarche scientifique –dont se contentent trop de chercheurs– n’a de sens que s’il est complété par une seconde démarche, celle qui vise à relier ce qui est isolé, séparé, disjoint, dé-lié.
Après l’étape de la science en miettes, doit venir celle de la science élargie, enrichie, recomposée… ce qu’Edgar Morin a théorisé dans son projet de revalorisation de la «pensée complexe» (12).
Depuis quelques années de nombreux efforts en ce sens ont vu le jour: la théorie des systèmes constitue un des lieux de leur cristallisation.
Edgar Morin, lui, essaie de la dépasser, de l’élargir encore, en élaborant une théorie de l’auto-organisation avec l’ambition de relier les trois éléments de la trilogie individu-société-espèce (13).

Des choses peuvent être reliées: deux villes par une route ou un chemin de fer, deux rives par une passerelle ou un pont, deux maisons par une ligne téléphonique, deux fleuves ou deux mers par un canal.
Reliance entre des choses, destinée à être utilisée par des hommes: il est frappant de constater que tous les exemples qui viennent spontanément à l’esprit relèvent du monde des transports et des communications (14).

Toutefois, afin d’éviter toute dilution du concept, nous avons, dans un premier temps, proposé de ne point en étendre l’application aux liaisons entre idées et entre choses, de le réserver aux relations dont l’un des pôles au moins est constitué par une personne humaine. En cela notre définition rejoignait et reliait celle de nos deux prédécesseurs.

Définition de la reliance

La «reliance» n’a jusqu’à présent droit de cité dans aucun lexique ou dictionnaire francophone (15), fût-il psychologique, sociologique ou philosophique (16).

A nous donc, faute de référence sémantique, de proposer une définition de ce terme.

Pour moi, en une première approche très générale, la reliance possède une double signification conceptuelle:
1. l’acte de relier ou de se relier: la reliance agie, réalisée, c’est-à-dire l’acte de reliance;
2. le résultat de cet acte: la reliance vécue, c’est-à-dire l’état de reliance.

Afin d’éviter le piège de la tautologie, il importe de préciser le sens du verbe «relier», tel qu’il sera utilisé dans le cadre de cette définition.

En effet, les dictionnaires classiques ne le définissent que par rapport à des choses ou à des idées.
Or j’ai déjà précisé que dans la perspective adoptée par notre équipe, il s’agit a priori d’un acte ou d’un état où au moins une personne humaine est directement concernée.
Ce qui nous a amenés à entendre par relier: «créer ou recréer des liens, établir ou rétablir une liaison entre une personne et soit un système dont elle fait partie, soit l’un de ses sous-systèmes».

Reliance et reliances

Dans le cadre de cette définition très globale, plusieurs hypothèses peuvent être envisagées, chacune correspondant à un type particulier de reliance:
- la reliance entre une personne et des éléments naturels: je peux vivre ma reliance au Ciel (par la religion notamment) , à la Terre (retrouver mes «racines») aux divers composants de notre Univers, et y puiser une dimension importante de mon identité; dans ce cas, l’on peut parler de reliance cosmique;
- la reliance entre une personne et l’espèce humaine: elle peut se réaliser notamment par les rites, les mythes, la prise de conscience de son insertion dans la longue évolution des systèmes vivants; dans ce cas l’on parlera de reliance ontologique ou anthropo-mythique;
- la reliance entre une personne et les différentes instances de sa personnalité: la quantité et la qualité des relations entre les pulsions du Ca, les exigences du Surmoi et le Moi en construction, entre le corps et l’esprit, entre le conscient, le subconscient et l’inconscient; ici, il s’agira de reliance psychologique;
- la reliance entre une personne et un autre acteur social, individuel (une personne) ou collectif (groupe, organisation, institution, mouvement social…): c’est la reliance sociale proprement dite, dont la reliance psycho-sociale (entre deux personnes) constitue à la fois un cas particulier et un élément de base.

Reste alors le cas des relations entre deux acteurs sociaux collectifs: elles pourraient aussi être définies, analysées, interprétées en termes de reliance sociale.
La définition retenue jusqu’à présent conduit à les exclure du champ recouvert –momentanément– par ce concept: les y inclure reviendrait à affaiblir le sens et l’intérêt de celui-ci, alors que la sociologie abonde en concepts et théories pour l’analyse de telles relations.

La reliance sociale

Dans le cadre de l’étude du lien social, la notion qui doit intéresser le sociologue au premier chef est évidemment celle de reliance sociale, c'est-à-dire de la reliance entre deux acteurs sociaux dont l’un au moins est une personne.

Les autres dimensions de la reliance sont toujours présentes, ne fût-ce que de façon sous-jacente, lorsqu’on traite de reliance sociale: tel est d’ailleurs un des intérêts de ce concept qui enrichit l’analyse des liens sociaux par l’évocation de leurs dimensions psychologiques, philosophiques et culturelles.

Par application des divers éléments précédemment réunis, je propose de définir comme suit la reliance sociale: «la création de liens entre des acteurs sociaux séparés, dont l’un au moins est une personne».

Cette définition générale n’est pas dictée uniquement par la prise en considération des spécificités du contexte sociologique contemporain (un système social au sein duquel les liens traditionnels ont été détendus, brisés, éclatés, une société de «déliance»), mais peut s’appliquer à tout acte ou état de reliance. (17)(18)

(A suivre)

Marcel Bolle de Bal

(1) Le (psycho)sociologue belge Marcel Bolle de Bal est professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles et président d'honneur de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française. Il a été consultant social (durant de nombreuses années), conseiller communal à Linkebeek, en périphérie bruxelloise (1965-1973, 1989-2000), lauréat du Prix Maurice van der Rest (1965). Il a signé plus de 200 articles et une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels...
. Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1990;
. Wegimont ou le château des relations humaines. Une expérience de formation psychosociologique à la gestion , Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1998;
.
Les Adieux d'un sociologue heureux. Traces d'un passage, Paris, l'Harmattan, 1999;
. Le Sportif et le Sociologue. Sport, Individu et Société, (avec Dominique Vésir), Paris, l'Harmattan, 2001;
. Surréaliste et paradoxale Belgique. Mémoires politiques d'un sociologue engagé, immigré chez soi et malgré soi, Paris, l'Harmattan, 2003;
. Un sociologue dans la cité. Chroniques sur le Vif et propos Express, Paris, l'Harmattan, 2004;
. Le travail, une valeur à réhabiliter. Cinq écrits sociologiques et philosophiques inédits, Bruxelles, Labor, 2005;
. Au-delà de Dieu. Profession de foi d'un athée lucide et serein, Bruxelles,Ed. Luc Pire, 2007;
. Le croyant et le mécréant. Sens, reliances, transcendances" (avec Vincent Hanssens), Bierges, Ed. Mols, 2008.
(2) Roger CLAUSSE, Les Nouvelles, Bruxelles, Editions de l’Institut de Sociologie, 1963.
(3) Id., p. 9.
(4) Id., p. 22.
(5) Jean STOETZEL, Etudes de presse, 1951, pp. 35-41.
(6) Cfr. notamment Gabriel THOVERON, Radio et télévision dans la vie quotidienne, Bruxelles, Ed. de l’Institut de Sociologie, 1971, et Colette CALVANUS, Les mass-media au niveau de la religion bordelaise, Bordeaux, Thèse de doctorat, 1975.
(7) Maurice LAMBILLIOTTE, L’homme relié. L’aventure de la conscience, Bruxelles, Société Générale d’Edition, 1968.
(8) Id., p. 108.
(9) Id., p. 109.
(10) Ibid.
(11) Dans le langage courant, elles sont même les seules à se voir reconnaître ce droit : les dictionnaires, au verbe «relier» n’envisagent que l’assemblage de choses ou la mise en rapport d’idées.
(12)
Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990.
(13) Edgar MORIN, La Méthode.I. La Nature de la Nature Paris, Seuil, 1977, pp.55 et 105 ; voir aussi, plus récemment, Id., IV, Les Idées, leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation , Seuil , 1994.
(14) En fait des choses peuvent être reliées sans qu’il s’agisse, au sens strict, d’un moyen de transport ou de communication pour les hommes : les pages d’un livre (mais l’on parle alors de reliure et non de reliance), les douves d’un tonneau, les points d’une figure géométrique. Relier, alors, est pris dans un sens légèrement différent.
(15) L
e terme existe en anglais, où il signifie «confiance, soutien, appui». Rien à voir donc, avec le sens que j’entends lui donner. Au moins directement. Car cet usage anglo-saxon contribue à mettre l’accent sur ce qui peut constituer un facteur important de reliance: la confiance, le soutien. Attention, néanmoins à toute assimilation hâtive, abusive, abusée par les apparences de ce faux frère.
(16) L
es équipes responsables de la rédaction de deux dictionnaires en gestation, l’un sur le vocabulaire sociologique, l’autre sur le vocabulaire psychosociologique ont exprimé l’intention d’y faire référence ( été 2001).
(17) Le contenu de ce message nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions. Il constitue la première partie d'un texte qui a déjà fait l'objet d'une publication: Bolle de Bal Marcel, Reliance, déliance, liance: émergence de trois notions sociologiques, in Sociétés 2003/2 (no 80), pp.99-131.
Le solde du texte original suivra. Le chapeau est de la rédaction.
(18) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. à la reliance, à la déliance et à la liance (par Marcel Bolle de Bal),
. à la sociologie existentielle (par Marcel Bolle de Bal),

. au personnalisme (par Vincent Triest, Marcel Bolle de Bal...)....

mardi 17 avril 2012

Actu. Sangnier et Mounier: embarquement immédiat!


«Repenser les relations
Europe-Afrique
».
C'est ce que propose
le théologien
Roger Rubuguzo Mpongo.

Qui vous propose donc
de traverser la Méditerranée.
Les capitaines Sangnier et Mounier
vous souhaitent un excellent vol...

«Repenser les relations Europe-Afrique avec Marc Sangnier et Emmanuel Mounier. Au-delà des polémiques coloniales» (1): l'ouvrage de Roger Rubuguzo Mpongo (2) est un essai d’analyse éthique des rencontres interculturelles à partir des «textes africains» de Marc Sangnier (3) et d’Emmanuel Mounier (4).
Deux penseurs chrétiens.
Deux grands témoins du XXe siècle, avec son cortège de faits sociaux, politiques, économiques, littéraires, philosophiques et théologiques.

Saga Africa

L’auteur s’intéresse particulièrement aux regards que ces deux Français portaient, à leur époque, sur l’Afrique.
«Leurs questions surgissent, comme pour éclairer, en les interpellant, les relations Europe-Afrique, fait valoir l'animateur de l'association Foyer de Paix Grands Lacs.
Comment cette histoire des rencontres, logée dans les archives, peut-elle nous aider à évaluer constamment celle qui est entre nos mains et que nous pouvons diriger dans l’un ou l’autre sens?
Comment les regards de ces fondateurs avant-gardistes peuvent-ils aider le théologien africain à penser de façon pertinente l’évangélisation des peuples au sein de "l’Église-famille-de-Dieu l’Église-famille-de-
Dieu"?

Plus précisément, la voie du personnalisme communautaire ne serait-elle pas une pédagogie pratique pour cette Afrique où le conformisme ethnique –au lieu de conjuguer les différences et d’ouvrir au dialogue– bloque les sujets en conflits?»

(1) Rubuguzo Mpongo Roger, Repenser les relations Europe-Afrique avec Marc Sangnier et Emmanuel Mounier. Au-delà des polémiques coloniales, collections Sciences et Vie Recopac/L’Harmattan Grands Lac, Paris, 2012 (27,5 euros).
(2) L’abbé Roger Rubuguzo Mpongo est licencié en théologie spirituelle au Studium Notre-Dame de Vie (agrégé au Teresianum-Rome), diplômé d’études supérieures universitaires en théologie pratique et communication et docteur en théologie et sciences religieuses, à l’université Marc Bloch de Strasbourg. Actuellement, il est professeur associé à l’Université catholique de Bukavu et au théologat Saint Pie X-Murhesa (RDC). Il est membre de l’Association des théologiens pour l’étude de la morale (ATEM-Francophone).
(3) 1873-1950.
(4) 1905-1950.

samedi 14 avril 2012

ACP appliquée. L'Université de Paix.





La Communication Non Violente,
c'est notamment l'affaire
de l'Université de Paix.
Focus sur cette a.s.b.l. namuroise
fondée par
Dominique Pire,
un Dominicain belge
qui fut récompensé en 1958
du Prix Nobel de la Paix.

L'Université de Paix, s'est, dès l'origine, donnée pour but premier la promotion d'une attitude de dialogue, et la formation d'une «opinion publique agissante et éclairée».
Par là, une double finalité était poursuivie: une finalité politique visant à l'élimination des modalités violentes de structuration du lien social et une finalité éthique, visant à la promotion d'attitudes interpersonnelles et inter-groupes de respect, d'écoute et d'ouverture.
Cette double orientation politique et éthique, s'articule sur un présupposé commun: le primat reconnu à la parole (au sens philosophique du terme) -on pourrait dire à l'échange, à la communication- autant dans la formation du lien collectif que dans l'existence individuelle.
C'est là le fond de l'idée démocratique.
L'Université de Paix se doit de poursuivre cette double finalité par ses voies propres.
En tant qu'Université, elle se voue à un effort de formation et de recherche.
L'effort de formation se base sur une pédagogie active, interactionnelle, mettant en oeuvre les principes mêmes qu'elle prétend promouvoir.
La recherche porte sur ces principes mêmes, sur les conditions de leur mise en oeuvre et sur
l'articulation entre eux et les pratiques individuelles et collectives au travers desquelles ils peuvent, au sens strict du terme, «être réalisés».
C'est dans le cadre de cette recherche que le groupe s'attache à l'élucidation et à l'articulation des notions de dialogue et de négociation.

Le dialogue

Le dialogue s’effectue dans de multiples jeux de langage dont on ne peut épuiser la vivante profusion: conversations libres, disputes savantes, controverses politiques, débats d'idées, etc.
La notion de dialogue s'extrait de cette profusion, et ne devient normative qu'à condition d'être définie sous l'angle d'une situation idéale de parole qui implique des attitudes précises de la part des interlocuteurs en présence.
C'est dire que le dialogue suppose une articulation du locuteur, de l'interlocuteur et du sens porté par les énoncés.
Trois grandes conditions peuvent être formulées pour l'éclosion d'un dialogue authentique...
1. L'ouverture du sens: le sens porté par la parole ne peut jamais prétendre à la totalité du vrai.
Le dogmatisme est aux antipodes du dialogue de même que toute clôture prétendument scientifique du discours.
2. La liberté des interlocuteurs en présence: toute oppression, toute violence s'exerçant sur les interlocuteurs ne peuvent que fausser le déploiement d'un dialogue.
3. L'engagement éthique des interlocuteurs: que toute parole soit déjà écoute, que toute écoute soit déjà promesse de réponse, suppose l'acceptation éthique des règles du jeu dialogique, jeu de coopération sans gagnant ni perdant, qui s'enracine dans une préalable reconnaissance réciproque des parties en présence.

Le Dialogue, instrument de Paix

Dans le cadre de l'
Université de Paix, les deux notions de Paix et de Dialogue sont, d'une part, considérées d'une manière relativement précise par opposition à l'usage général, et, d'autre part, articulées entre elles dans un rapport largement influencé par les conceptions de Ghandi.
Celui-ci met en lumière une nouvelle dialectique des rapports entre fin et moyen: la fin est contenue en germe dans les moyens; les moyens sont la fin en train de naître; ils ne
«servent» pas une fin, ils la créent.
S'étant donné pour tâche centrale l'étude et l'enseignement de ces notions et de leur articulation (et étant peut-être le seul lieu qui s'est spécifiquement consacré à cet objectif non exhaustif mais cependant essentiel), l'Université de Paix n’a cessé d'affiner ces références fondamentales. On peut résumer dans les termes la manière dont elle conçoit celles-ci.
La Paix, considérée dès le départ comme
«plus que le silence des canons» et comme «une disposition bienveillante et réciproque envers l'Autre , c'est-à-dire envers le différent, envers
celui d'en face» (2), fut considérée progressivement comme «un processus dans lequel tous les hommes sont appelés à participer à la découverte et à la création de conditions de vie par lesquelles chacun peut épanouir ses potentialités de corps, d'esprit, d'expression et de participation dans le respect mutuel, la diversité et la coopération».
Le Dialogue, au sens strict porté par l'
Université de Paix est appelé à l'origine «Dialogue fraternel» pour le distinguer des utilisations courantes abâtardies et est présenté comme une attitude qui «consiste, pour chacun, à mettre provisoirement entre parenthèses ce qu'il est, ce qu'il pense, pour essayer de comprendre et d'apprécier positivement, même sans le partager, le point de vue de l'Autre» (2).
Ce Dialogue est instrument de paix parce qu'il est une pratique du conflit orientée vers le dépassement de celui-ci au départ de la reconnaissance inconditionnelle du droit de toutes les personnes engagées dans la situation conflictuelle de trouver dans ce dépassement les conditions de leur propre progression ou vers la paix telle que définie plus haut.

Les enjeux collectifs et la négociation

L'existence collective est minée par la violence et l'inégalité qui font obstacle de manière déterminante aux possibilités de réalisation de la Paix et du Dialogue authentique et idéal tel que formulé sous 1.
Mais inversement, le dialogue peut devenir un instrument de réduction de la violence et de l'inégalité en se coulant dans des formes appropriées à l'existence collective caractérisée par la structuration en groupes et en institutions.
La négociation est une de ces formes spécifiquement appropriées au champ des conflits politiques (au sens large du mot).
La négociation se présente comme un certain niveau de dialogue déterminé par des enjeux et des contraintes sévères.
1. L'objet est clairement délimité, et défini comme un enjeu.
Le sens n'est pas ouvert, et ce n'est pas le vrai absolu qui est recherché, mais un arrangement pacificateur.
2. La position des interlocuteurs n'est plus seulement éthique mais stratégique.
Plus que l'ouverture d'esprit, c’est le calcul qui caractérise la position du négociateur.
3. Pour un grand nombre de cas les interlocuteurs sont des représentants liés par leurs mandats.
La liberté de situation du dialogue idéal n'est donc plus de mise.
Au contraire, le contrôle des négociateurs par les mandants est une condition de réussite de la négociation.
La négociation s'est avérée le mode actuellement le plus évolué de solution
«la moins violente possible» de conflits c'est-à-dire de réalisation d'un niveau premier de la Paix (silence des canons...) permettant la poursuite de nouveaux objectifs dans sa réalisation.
A ce titre, l'
Université de Paix se doit de consacrer une attention particulière au thème de la négociation, non seulement pour promouvoir sa pratique à tous les niveaux de la société mais, de plus, afin d'en enrichir autant que possible les potentialités constructives pour la paix par la promotion, au sein même de la négociation des attitudes s'inspirant du Dialogue tel que nous le concevons.

Implication de l'Université de Paix

L'
Université de Paix doit s'engager dans un programme de recherche, de formation et de mise en pratique de techniques de résolution de conflits dont la négociation et le dialogue. (1)

(1) Ce message est tiré de Mireille Jacquet, Université de Paix, son histoire, sa démarche, in Cahier de l'Université de Paix, novembre 2006, pp.31 à 33 (Document final du groupe de travail mis en place sur ce thème à la demande des différentes instances de l'Université de Paix (avril 1988)).
(2) Pire Dominique, Deux leçons sur le Dialogue fraternel.