mercredi 5 mai 2010

Il était une fois l'allocation universelle...

L’idée d’octroyer sans conditions un revenu de base pour tous n’a rien de neuf. Elle n’en continue pas moins, encore et toujours, à faire débat. Trop radicale, cette «allocation universelle»? Ou alors trop modeste? Rien de tout cela, assurent Yannick Vanderborght et Philippe Van Parijs… (1)

Yannick Vanderborght (2) et Philippe Van Parijs (3),
Chaire Hoover

En 1986, quelques chercheurs et activistes européens fondaient à Louvain-la-Neuve le Basic Income European Network (BIEN), destiné à penser et promouvoir l’idée d’une allocation universelle, ou d’un "revenu de base" pour tous. En 2004, lors de son congrès de Barcelone, ce réseau se transformait en une organisation mondiale rebaptisée pour l’occasion Basic Income Earth Network (4). Il publie une newsletter régulière et a suscité la création de la revue scientifique Basic Income Studies (5). Son prochain congrès aura lieu à Sao Paulo en juillet 2010 et sera ouvert par le président brésilien Lula (6). Les débats qui s’expriment dans le cadre de ces congrès et de ces publications, et plus encore les débats publics très nourris dont l’allocation universelle a fait l’objet dans de nombreux pays, ces dernières années en particulier en Espagne (7) et en Allemagne (8) montrent que de nombreuses questions demeurent ouvertes quant à la proposition d’allocation universelle. Certains la jugent trop radicale, d’autres trop modeste comme instrument de lutte contre l’exclusion. Mais il est clair désormais qu’un débat sur les moyens de vaincre la pauvreté, en Europe comme ailleurs, ne peut plus ignorer l’idée. L’ouverture prochaine de l’année européenne de lutte contre la pauvreté doit être l’occasion de comprendre pourquoi.

Du neuf avec de l’ancien

L’idée d’octroyer à chaque individu le bénéfice d’une part des richesses de la collectivité, sans conditions, est loin d’être nouvelle. Née à la fin du XVIIIe siècle et formulée indépendamment au cours du XIXe siècle par une poignée de penseurs plus ou moins utopistes, elle a fait l’objet d’un début de débat public à divers endroits au cours du XXe siècle. A l’origine, les partisans de l’allocation universelle la présentaient comme une forme de compensation pour l’appropriation des terres par une petite minorité. Ainsi, le socialiste Joseph Charlier publie en 1848, à Bruxelles, une Solution au problème social dans laquelle il affirme le droit de chacun à un "dividende territorial" correspondant à la valeur par tête du territoire national et de ses ressources naturelles. Par la suite, le raisonnement se généralise: nos économies produisent des richesses dont nous sommes collectivement propriétaires, et qui demeurent très inégalement réparties. Une façon commode d’organiser leur redistribution consiste à octroyer à chacun un socle de ressources, qui lui permette de poursuivre librement sa conception d’une vie accomplie. Au fil du temps, la proposition a été défendue par des démocrates américains, des libéraux canadiens, des socialistes néerlandais, des nationalistes catalans et bien d’autres. Aujourd'hui, en Europe comme en Amérique du Nord, ce sont les partis écologistes qui ont porté cette proposition avec le plus de constance, mais on en trouve des partisans dans toutes les familles politiques. Et l’argumentation, peu à peu, s’est faite plus pragmatique: il s’agit d’infléchir nos systèmes de protection sociale pour leur permettre de mieux lutter simultanément contre le chômage et contre la pauvreté. (9)

Yannick Vanderborght et Philippe Van Parijs,
Chaire Hoover

(1) Cette contribution a fait l’objet d’une première publication : Yannick Vanderborght et Philippe Van Parijs (Chaire Hoover), L’allocation universelle contre la pauvreté, Réseau européen contre la pauvreté, novembre 2009. Les titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.
(2) Yannick Vanderborght est professeur aux Facultés Universitaires Saint-Louis (FUSL) de Bruxelles et professeur invité à l’Université Catholique de Louvain. Il est membre de la Chaire Hoover d'éthique économique, sociale et politique et du Basic Income Earth Network (BIEN). Il a notamment écrit L'Allocation universelle, coll. Repères, La Découverte, Paris, 2005 (avec Philippe Van Parijs).
(3) Philippe Van Parijs est professeur ordinaire à la Faculté des sciences économiques, sociales et politiques de l'Université de Louvain, où il anime la Chaire Hoover d'éthique économique, sociale et politique depuis sa création en 1991. Il est également professeur invité au département de philosophie de Harvard University depuis 2004 et professeur invité à l'Institut supérieur de philosophie de la Katholieke Universiteit Leuven depuis 2006. Le Prix Francqui lui a été attribué en 2001. Cofondateur du Basic Income Earth Network (BIEN), il est l'auteur de nombreux livres, dont L'Allocation universelle, coll. Repères, La Découverte, Paris, 2005 (avec Yannick Vanderborght).
(4) www. basicincome.org
(5) http://www.bepress/.com/bis/
(6) Pour plus d’informations, voir Vanderborght, Yannick & Van Parijs, Philippe. L’Allocation universelle, Paris: La Découverte, 2005. (Edition allemande: Campus, 2005; portugaise: Civilizaçao brasileira, 2006; espagnole: Paidos, 2006; italienne: EGEA, 2006; anglaise augmentée: Harvard University Press, en préparation) ; Vanderborght, Yannick & Van Parijs, Philippe. "From Euro-Stipendium to Euro-Dividend", Journal of European Social Policy, 11 (2001), 342-346; Van Parijs, Philippe. "Bottom-up Social Europe", keynote address at the conference ‘The EU’s evolving social policy’, Helsinki, November 2006, www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/etes/documents/DOCH_165__PVP_.pdf.
(9) Pour suivre :
. Allocation universelle. "Ambitieuse et efficace".
. Allocation universelle. Sus à la pauvreté !

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