mardi 12 avril 2016

Oyez, citoyens. Ces Indignés venus d'Afrique...







Eux aussi refusent le fatalisme.
Eux aussi se démarquent 

des partis politiques et des syndicats.
Eux aussi initient 

de nouvelles mobilisations citoyennes.
Eux, les Africains.
Congolais de «Filimbi».
Burkinabè du «Balai citoyen».
Tchadiens de «Iyina»...
Ou, pour commencer, 

Sénégalais de «Y' en a marre».


















Aliou Sané est journaliste.
Il a travaillé comme reporter au «Quotidien» de Dakar et à la «Radiodiffusion Télévision nationale Sénégalaise» (RTS) avant de se consacrer à la communication du programme panafricain de l'ONG «ENDA Tiers Monde»
Mais, avec Fadel Barro et d'autres, il est surtout connu comme cofondateur d'un collectif.
Apparu il y a quelques années au pays de la «teranga» (hospitalité en wolof)...

Non !

Nous sommes en 2011.
Au Sénégal, la vie est chère.
Les coupures d'électricité se succèdent.
Et les scandales financiers se multiplient.
La «crise» est là.
Et bien là.
D'autant que le système de gouvernance installé et entretenu à la tête de l'Etat n'en finit pas de rester fondé sur le népotisme.
Bonjour le clientélisme politique!
Bonjour la corruption!
Bonjour l'impunité!

«Y' en a marre!», entend-t-on de plus en plus souvent dans les entrailles des quartiers, villes et villages du pays
Un sentiment de «ras le bol» dans lequel Aliou Sané se retrouve pleinement. 
Sans, cependant, qu'il ne soit question pour lui de se contenter de maugréer.
Loin de là.
Joignant le geste à la parole, le jeune homme s'associe à l'un ou l'autre confrère et à quelques artistes engagés.
Histoire de dire «Non!»...

Jamais deux sans... droit !  

Le collectif «Y'en a marre» est né.
«Au lieu de suivre ceux qui brûlaient des pneus et cassaient ce qui leur tombait sous la main, nous avons décidé d'opter pour une stratégie plus constructive, se souvient Sané.
Nous nous sommes fixés d'autres objectifs. 
Notamment celui d'inciter les jeunes à aller chercher leur carte d'électeur.»
La dynamique s'incarne rapidement en un cadre d'expression.
Celui d'une nouvelle citoyenneté.
Qui promeut l'émergence d'un
«Nouveau Type de Sénégalais».
N.T.S. pour les intimes.
Soit quelqu'un qui s'adresse à l'Etat, aux acteurs politiques et à l'ensemble des acteurs sociaux afin de revendiquer la construction d'une société de justice, d'équité, de droit, de paix et de progrès pour tous.
Regroupant toutes les franges de la jeunesse sénégalaise, le mouvement sera l'un des principaux acteurs de l'alternance démocratique.
Celle-là même qui surviendra en mars 2012 quand la
«bande à Aliou» s'opposera farouchement à la violation de la Constitution par un président initialement décidé à briguer un troisième mandat.
Le Sieur Abdoulaye Wade devra déchanter.
«Nous nous sommes beaucoup battus, sourit le... héros de cette histoire!
Et nous avons gagné.
Grâce à notre investissement humain, bien sûr.
Mais aussi grâce aux SMS
(textos).
Pour nous, Internet a joué un rôle beaucoup plus modeste: trop de nos concitoyens n'y avaient pas encore accès.
»

«Filimbi», «Balai citoyen», «Iyina» 
et les autres...

Tel est le premier fait d'arme de «Y' en a marre».
Une instance qui en rappelle d'autres:
«Filimbi» (sifflet) en République Démocratique du Congo, «Balai citoyen» au Burkina Faso, «Iyina» au Tchad, «Ras le bol» au Congo Brazzaville...
Autant d'entités que l'on pourrait peut-être, en première approche, présenter comme des ateliers d'échanges.
Mais qui traduisent, en fait, bien davantage...
«On peut parler de mouvements citoyens, explique notre interlocuteur. 
Voire de mouvements sociaux.
Mais de grâce, qu'on nous épargne toute allusion à la "
société civile"!
Une expression qui, chez nous, a été complètement galvaudée par les pouvoirs en place.
Ceux-ci la teintent d'une coloration de neutralité que nous abhorrons.
Car nous considérons qu'il faut pouvoir prendre position.
Qu'il faut faire le choix de dire "
non!"»
«Non!», sans doute.
Mais pas seulement.
La preuve par un manifeste lancé, e
n mars 2011, à destination du «Nouveau Type de Sénégalais»
Puis par les «cellules Y' en a marre» mises sur pied un peu partout.
«Nous voulons nous ériger en sentinelles à travers tout le pays.
Pour veiller, bien sûr.
Mais aussi pour mobiliser.
Pour former.

Ou encore pour inciter à conjuguer les efforts des uns et des autres.
Nous espérons ainsi contribuer à créer de la richesse.
»


Des petits sous, encore des petits sous...


Les objectifs, certes, sont ambitieux.
Mais les moyens financiers sont infiniment plus limités.
«Pour l'essentiel, nous nous débrouillons avec les moyens du bord.
Tout juste bénéficions-nous en de très rares occasions de l'une ou l'autre aide ponctuelle. 

Ainsi, Oxfam nous a octroyés un soutien pour une opération de formation qui doit durer deux ans.
Et pour que les choses soient tout à fait claires et incontestables, nous avons confié notre gestion à une association spécialisée.
Ce qui n'empêche pas le système de chercher à nous salir.
On essaye de nous discréditer en faisant croire que nous sommes corrompus.
Que nous sommes soutenus par des puissances étrangères.
Par George Soros.
Et même par... des lobbies homosexuels!
L'imagination de nos détracteurs est sans limites.
Et d'autant moins fondée que je ne cache pas mes préférences en la matière: il faut, 
autant que faire se peut, cesser d'en appeler à l'étranger pour régler nos problèmes intérieurs.»

La petite bête qui monte, qui monte, qui monte...

Aliou et les siens, il est vrai, peuvent parfois compter sur des alliés inattendus... 

«Un jour, nous nous sommes fait arrêter à Mbake.
Quand nous nous sommes retrouvés en garde à vue, nous avons eu l'occasion de discuter avec les policiers.
Qui en ont profité pour nous demander pourquoi nous ne nous occupions jamais de... leurs problèmes!
»
«Y'en a marre»?
Une bête noire pour le pouvoir.
Petite bête, peut-être.
Mais petite bête qui monte, qui monte, qui monte... (1)
 


Christophe Engels


(1) Ce message s'inspire largement d'une soirée/discussion («Nouvelles mobilisations citoyennes en Afrique: Y'en a marre, Balai citoyen, Filimbi»organisée le lundi 11 avril 2016 à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) par le professeur Marie-Soleil Frère et animée par elle ainsi que par Olivier Rogez (Radio France International), en présence du Sénégalais Aliou Sané («Y'en a marre»), du Burkinabé Smockey («Balai citoyen»), du Congolais Floribert Anzuluni («Filimbi») et du Tchadien Didier Lahaye, dit Croquemort («Iyina»). 


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