mercredi 27 juillet 2011

Libéralisme. Objections, Votre Honneur !

Qu’il soit ou non
revu et corrigé
par John Rawls(1),
le libéralisme
n’en continue pas moins
à soulever
bien des objections.
Politiques,
sociétales,
sociales,
culturelles…
L’équilibre réfléchi de John Rawls (2) «permet d’envisager ensemble théorie et pratique, sur le mode d’un ajustement mutuel qui modifie la pratique sous l’influence des principes et vice-versa, rappelle Vanessa Nurock (3).
Il témoigne aussi de la recherche d’une théorie de la justice qui soit à la fois désirable et faisable.» (4)
Efforts insuffisants, cependant, pour mettre le libéralisme à l’abris d’une série de critiques.
A commencer par celles passées en revue par le directeur du Centre d’études politiques, économiques et sociales (5), Laurent De Briey...

Introspection n’est pas raison
(L’angle politique des républicains)
Côté républicain, le désaccord est politique.
Car la «res publica» (la chose publique) y est entendue comme devant viser à permettre de resituer l’expression de l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.
Conséquence: autant la liberté est judicieusement valorisée comme autonomie, autant elle ne peut l’être comme indépendance.
Sous peine de déboucher sur un désinvestissement de la souveraineté populaire au profit d’un régime technocratique au sein duquel la classe politique tend, d’une part, «à se reproduire elle-même et, d’autre part, à perdre son pouvoir au profit de l’administration.» (6)
Etre libre, dans une telle optique, c’est être «raisonnable» en agissant conformément à la raison.
A la raison, et non pas à ma raison.
«Ce n’est pas en réfléchissant dans l’isolement de sa conscience, mais en confrontant son point de vue à celui des autres, qu’une personne est susceptible de déterminer ce qui est conforme à la raison.» (6)

Le bien commun, sinon rien !
(L’angle sociétal des communautariens)
L’objection relevée par le communautarien est sociétale.
Non seulement il fustige la priorité que le libéral accorde au juste sur le bien, mais il va jusqu’à contester sa propension à considérer qu’il soit possible de construire des principes de justice sur l’absence de toute conception particulière du bien.
Au modèle libéral d’une société juste qui serait neutre sur le plan axiologique, il préfère donc substituer celui d’une communauté unie dans la volonté de poursuivre un bien commun.
Un philosophe comme l'Américain Michael Walzer critique même le caractère «abstrait» des conceptions de Rawls dont l'approche de la justice sociale éclipserait la réalité effective de l'être humain en le privant de tout lien d'appartenance, postulant de la sorte un sujet complètement désincarné.
Cette critique communautarienne interpelle dans la mesure où elle se fonde sur l’incapacité -manifeste- des sociétés modernes à assurer l’intégration du sujet au sein de la collectivité.
«C’est la perte d’éthicité que signifie le passage de la communauté à la société qui pose question.» (6)

Non, non et non !
(L’angle social des socialistes)
Révolte morale contre les conséquences sociales du libéralisme, réaction épidermique à l’individualisme qui lui est sous-jacent, refus de la concentration des ressources matérielles dans les mains d’une minorité, indignation rationnelle contre l’illogisme des crises...: les griefs socialistes sont nombreux.
Et pour cause.
Cette famille de pensée est précisément née en réaction contre un grand rival idéologique dont elle entend, aujourd’hui encore, faire plier les dérives égocentristes devant les valeurs de la solidarité, voire d’une certaine forme d’égalité.

Indépendance Cha-cha…
(L’angle culturel)
Ces dernières décennies, de plus en plus nombreuses sont les voix qui s’élèvent contre la colonisation du culturel par l’économie.
Ainsi, l'anthropologue juridique et prêtre orthodoxe Thierry Verhelst…
«Il n’est pas seulement question aujourd’hui d’économie avec marché mais d’économie de marché et, ce qui est pire, de "société de marché".» (7)
Ou le déjà cité Laurent de Briey…
«Un processus de colonisation consiste dans l’expansion des principes de développement d’un système donné vers un autre système.
En l’occurrence, le système culturel, reprenant l’ensemble des croyances, normes, valeurs, modes de vie, etc, partagées par une collectivité, voit son développement déterminé par les impératifs de rentabilité et de profit propres au système économique.
(…)
La colonisation économique du culturel conduit ainsi à une massification pulsionnelle.
A l’aliénation et à la perte de sens.» (6)(8)

Christophe Engels

(1) Voir, sur ce blog, les messages «Libéralisme. Liberté, égalité, austérité.», «Libéralisme. Rock and Rawls.», «Libéralisme. Rawls: l’individu en personne?», «Libéralisme. Rawls, l'équilibriste.» et «Libéralisme. Equilibre instable...».
(2) Pour rappel (voir messages précédents de ce blog), le philosophe américain John Rawls, né en 1921 et disparu en 2002, a passé l’essentiel de sa carrière à Harvard. Il a notamment écrit A Theory of Justice, Harvard University Press, Cambridge, 1972. Traduction française: Théorie de la justice, Seuil, coll. Points, Paris, 1987.
(3) Université de Lille III.
(4) Nurock Vanessa, Rawls. Pour une démocratie juste, Michalon, coll. Le bien commun, Paris, 2008, p. 52.
(5) CEPESS, proche de ce parti belge francophone de tendance centriste qu’est le Centre Démocrate Humaniste.
(6) De Briey Laurent, Le sens du politique. Essai sur l’humanisme démocratique, Mardaga, Wavre, 2009.
(7) Thierry Verhelst, Des racines pour l’avenir. Cultures et spiritualités dans un monde en feu, L’Harmatan, Paris, 2008. Voir aussi le n°16 de la revue Perso/Regards personnalistes: «Quand l’économie perd le Nord. Cultures et spiritualités à la rescousse.»
(8) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. au post-libéralisme (d'après et par Laurent de Briey),
. à une présentation de la psychologie positive (par Jacques Lecomte),
. à une approche du bonheur par la psychologie positive (par Jacques Lecomte),
. à une approche du sens de la vie par la psychologie positive (par Jacques Lecomte),
. à plusieurs aspects de la Communication Non Violente et à l'Université de Paix (d'après Marshall Rosenberg, avec l’aide précieuse de Jean-Marc Priels),
. à l’Approche Centrée sur la Personne (d'après Carl Rogers, avec l’aide précieuse de Jean-Marc Priels),
. à la reliance et à la sociologie existentielle (par Marcel Bolle de Bal),
. au personnalisme...

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