samedi 21 février 2015

Epilogue. De quoi le djihadisme est-il... notre nom ?


Après cinq ans 
de «bons» (?!) 
et loyaux services, 
Projet relationnel 
tire -sans doute
provisoirement-
le rideau.
Car, entretemps, 
la situation
de son animateur 
a changé.
Autant que
le contexte sociétal.
Une prise de recul 

s'avère donc 
nécessaire.
Histoire 
de faire le point 
en ces temps troublés.
Marqués notamment 
par le djihadisme... 


«Tu sais, si nos réactions ont parfois pu décevoir au lendemain des attentats de Paris, c’est fondamentalement pour une raison assez simple: nous sommes perdus.»
Quand un proche musulman m’a fait cette confidence, je m’en suis voulu. 
Voulu de ne pas avoir compris. 
Ou, à tout le moins, pas suffisamment.
C’est dire si l'Européen de souche que je suis s’abstiendra bien, ici, du moindre propos qui, de près ou de loin, pourrait laisser suspecter un profil de donneur de leçons.
Bien loin de là, je voudrais proposer, en guise d'épilogue (au moins provisoire) à ce Projet relationnel, une réflexion susceptible de percoler au-delà des cercles islamiques, qui ont toute ma sympathie mais dont je ne suis pas. 

Changer de logiciel 

Le djihad a une double dimension: centrifuge et centripète.
Il réfère autant à une belligérance -«petite» (1) et «négative» (2)- contre les autres, qui rappelle la «guerre sainte» des chrétiens, qu'à un conflit -«grand» (1) et «positif» (2)- contre soi-même, qui, lui, renvoie à une lutte intérieure contre les mauvais penchants et à un effort personnel en faveur du dépassement de soi.
Côté cour, donc, un djihad que je me risquerais à qualifier de «militant». 
Et côté jardin, un autre que j’oserais appeler «méditant».

Militant?
Méditant?
Mais alors...
Bon sang, mais c'est bien sûr!
Ce n'est plus seulement du camp d'en face qu'il est question.
Car, devant nos yeux éblouis, apparaît une nouvelle grille de lecture.
Qui permet de déplacer les lignes. 
De sortir du cadre réducteur d'une pensée qui exclut
De prendre nos distances avec cette approche limitante qui ramène toujours à la dichotomie du «eux contre nous». 
Eux les musulmans contre nous les chrétiens (de foi ou de culture). 
Eux les immigrés contre nous les natifs. 
Ou pire encore: eux... les « basanés » contre nous les blancs de peau! 

Militants...

Un excellent moteur pour l’action, sans doute.
Mais aussi, parfois, un vecteur de dérive.
Car la colère n'est jamais très loin. 
Et avec elle, les excès de la distorsion cognitive. 
Soit des altérations et des erreurs qui apparaissent dans nos mécanismes de décodage. 
Ceux portant sur la réalité extérieure. 
Ceux, également, renvoyant à l’intimité de notre personne.
Notre conscience, en effet, ne se comporte pas simplement en réceptacle passif. 
Confrontée à une situation donnée, elle procède à une lecture très personnelle de l’environnement. 
En sélectionnant certaines données. 
En en ignorant d’autres. 
En leur attribuant des significations particulières...

Notre interprétation d’une situation dépend donc autant de cette situation elle-même que de nos a priori sur ce type d’occurrence. 
Or peuvent intervenir dans ces systèmes de traitement de l’information toute une série de dysfonctionnements, qui tendent à établir une hiérarchie, généralement inconsciente ou implicite...
. Moi, mes intérêts, mes comportement, mes opinions et/ou mes valeurs d’abord.
. Ceux de mes proches et/ou alliés ensuite.
. Ceux du reste du monde enfin.

... versus méditants

Les détracteurs des Occidentaux considèrent souvent que nous avons l'indignation sélective.
Ce n'est pas faux.
C'est même vrai.
Tout à fait vrai.
Seulement voilà...
En «bons» militants, ceux qui portent ce genre d'accusations sont rarement à l'abri, eux mêmes, du travers qu'ils dénoncent.
Quel gouvernement national (ou fédéral) ne chercherait-il pas à imposer ses vues s'il disposait de la puissance des Etats-Unis?
Quel Israélien soutiendrait-il, même de loin, la politique de Tel Aviv s'il était natif de Gaza?  
A contrario, quel Palestinien serait-il en phase avec le Hamas ou le Fatah s'il était né juif?
Et quel contribuable peu nanti s'abstiendrait-il de tout «artifice» fiscal s'il avait fait fortune?
A chacun, donc, de faire son propre examen de conscience.
Et de veiller à ce que la remise en cause ne se fasse pas qu'à la deuxième ou à la troisième personne du singulier ou du pluriel, mais aussi à la première.

La balle serait-elle, dès lors, dans le camp du méditant?
Oui et non.
Oui, si le méditant cherche à dépasser ses zones de «bêtise» émotionnelle et de souffrance affective.
Oui, aussi, s’il se consacre pleinement à la (re)construction et au développement de sa personne.
Mais non, s’il se referme dans son cocon individuel (restreint ou élargi).
Non, donc, s’il s’en tient à une démarche profondément égocentrée.

Le chaînon manquant

Ce que privilégie le militant, c’est le faire.
Un certain faire du moins.
Un faire qui s'ancre dans l'opposition: à l’intérêt établi, à l’indifférence, souvent même à la différence…

En revanche, ce qui prévaut chez le méditant, c’est l’être.
La quête de soi, donc, qui, en Occident aussi, peut s’inscrire dans une forme religieuse, mais qui, désormais, emprunte de plus en plus fréquemment une autre voie: spiritualisans Dieu, approche non formalisée, processus psychothérapeutique…

Le faire?
Très bien!
L'être?
Bravo! 
Mais faire ne va pas sans être.
Ni être sans faire.
D’où la nécessité de ce que le philosophe français René Macaire a baptisé «mutance».
Le mutant est adepte et porteur de mutation.
Et même de double mutation.
Tournée vers l'extérieur et dirigée vers l'intérieur.
Collective et singulière.
Interpersonnelle et (intra)personnelle.
On le comprend: ce créa... cteur de changement n’est donc pas de ces militants pur jus qui ne songent qu’à lutter, qui ne pensent qu’à combattre pour le triomphe d’une cause, qui se servent d’une organisation comme d’une arme sur le champ de bataille de leurs revendications, qui trouvent toujours de bonnes raisons à leurs contradictions, à leurs revirements, à leurs revers ou à la souffrance illégitimement infligée... 
Mais il ne se confond pas davantage avec le méditant brut, qui tend à ne rechercher que sa plénitude individuelle et à faire montre d'un déficit d’enthousiasme pour l’action, surtout collective.
Car le mutant ne se réduit pas à un méditant. 
Pas plus qu’il ne se résume à un militant.
Et pour cause: il est les deux à la fois.

Penser contre soi-même 

Le mutant se construit sur une approche humaniste qui consiste à vivre en toute… interdépendance.
Et qui requiert, pour ce faire, de penser… contre soi-même.
Car réfléchir authentiquement, ce n’est pas seulement penser par soi-même. 
C’est chercher à saisir toutes les occasions de se demander en quoi ce que dit l'autre est vrai et/ou légitime.
C’est jouer en permanence et de bonne foi le jeu de l'autocritique. 
C’est se faire constamment à soi-même les objections que d’autres pourraient faire.
C’est penser contre tous les préjugés et idées reçues, les nôtres compris.
C’est se mettre en danger de confrontation avec l’inconfort de l'inédit, de l’inconnu et du désagréable.
C’est reprendre à son compte l'équilibre réfléchi de John Rawls.
C’est faire honneur à Montaigne en adoptant l'idée que l’intelligence est fonction du degré de doute dont on gratifie sa propre parole.  
«La bêtise est un adversaire redoutable dès lors que celui qui en est l’émissaire considère qu’il en est lui-même exempté, explique le philosophe français Raphaël Enthoven. 
Celui qui croit savoir a encore tout à apprendre.»
Il s’agit donc en quelque sorte –et selon la jolie expression du philosophe belge Michel Dupuis- de «devenir à soi-même une question.»

Au-delà de cette limite, 
votre conscience n'est plus valable...

Un bémol, cependant: Karl Marx, Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud ont formulé des critiques graves qui mettent en cause l’authenticité de notre conscience.
L’apport de ces «maîtres du soupçon» a contribué à accréditer l’idée que nous ne pouvons que nous échapper à nous-même dans la mesure où nous sommes déterminé par un inconscient.
Conséquence: la connaissance directe de nous-même est vouée à l’échec.
Nous avons besoin d’une aide extérieure.

Le fait que l’homme d’aujourd’hui ait renoncé à se connaître lui-même d’une façon immédiate et transparente empêche-t-il de rester fidèle à la vision d’un sujet capable de traverser cette épreuve de la non-connaissance véritable de lui-même?
Non.
Mais une telle lucidité appelle au détour par un art de nous décrypter.

La plupart du temps, en effet, notre pensée exprime moins notre «vérité» que nos pesanteurs, nos défenses et nos conditionnements. 
Seule, donc, une boucle par l’extérieur, en autorisant un réel dépassement de croyances initialement fortuites, incertaines et circonstancielles, peut autoriser l’accès à une pensée authentique de nous-même.

Place, donc, à l'ouverture empathique d'un Carl Rogers.
Place à la «complexité» d'un Edgar Morin.
Place au «voile d'ignorance» et à la «position originelle» d'un John Rawls.
Voire à l'«agir communicationnel» d'un Jürgen Habermas.
Place, en tout cas, à la «raison procédurale» d'un Alain Renaut.
Autant d'outils évoqués, avec beaucoup d'autres, durant ces... cinq ans de réflexion.
Une réflexion dont l'animateur de ce Projet relationnel n'a cessé, dans son parcours de vie, de mesurer la vertigineuse insuffisance.
Une réflexion, notamment, dont la volonté constructrice n'a pu prendre le dessus sur la puissance de destruction de quelques-uns.
Utopie: 0?
Scepticisme, indifférence et hostilité (4): 1? 
A chacun de juger.
Cette réflexion, quoi qu'il en soit, existe désormais.
Telle une toute petite goutte d'eau dans ce grandiose océan qui, peut-être, finira par permettre à la société occidentale de passer un cap.
Un cap utile.
Un cap nécessaire.
Un cap indispensable.
Indispensable, par exemple, pour relever le défi formulé par la fameuse et interpellante  apostrophe de Noam Chomsky: «La propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature.»(5)

Christophe Engels


(1) Selon le prophète Mahomet.
(2) D'après l'islamologue Malek Chebel.
(3) Que les lecteurs réguliers et attentifs qui attendaient les messages (un moment annoncés) sur l'immigration (sous l'angle économique), la social-démocratie et l'écologie politique (après le libéralisme ainsi que l'humanisme démocratique qui, pour rappel, avaient d'ores et déjà été abordés) veuillent bien nous excuser d'avoir finalement renoncé (en tout cas à ce stade) à publier sur ces thématiques.
(4) Qui a dit: «persiflage» et «acharnement»?
(5) A noter qu'une formule choc est par nature réductrice et que celle-ci ne fait pas exception à la règle, notamment en éludant le fait que la dictature recourt largement à la propagande. 



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