jeudi 14 juin 2018

Société. Sous les bulles, le chaos



























Dehors, l'étranger!
Basta, les institutions!
Au placard, le politique!
Au rebut, la presse!...
Les résultats de l'enquête 
commanditée par la Fondation 
«Ceci n'est pas une crise» 
sont assez éloquents. 
La société d'aujourd'hui?
Une juxtaposition de bulles. 
Assez homogènes, certes, 
mais hermétiques entre elles.
Le tout s'inscrivant 
dans un ressenti 
désespérément chaotique.
Oui, décidément! 
Le rapport à l'autre 
se fait plus compliqué 
que jamais...



Après «Noir, Jaune, Blues», puis «Noir, Jaune, Blues, vingt ans après» (1), voici que vient de sortir «Noir, Jaune, Blues. Et après?». 
Soit le troisième volet d'une bien intéressante radioscopie qui, pour se consacrer aux Belges francophones, n'en brasse pas moins une série de considérations susceptibles d'interpeller largement au-delà de cette seule population...

L
es tribus étaient fermées de l'intérieur

Premier constat: la société apparaît comme une juxtaposition de bulles.
Des bulles homogènes, certes, dans la mesure où les individus qui composent chacune d'elles tendent à se rapprocher de ceux qui leur ressemblent (2).
Mais des bulles extrêmement cloisonnées aussi, la communication entre elles se limitant au minimum minimorum.
De quoi inciter le fer de lance de l'étude, Benoît Scheuer, à avancer que, dorénavant, le seul lien social serait communautaire. 
Et le sociologue UCL (3) de se demander, à l'instar de son célèbre confrère français Alain Touraine, si, désormais, nous faisons encore société...
«Après avoir quitté les communautés du Moyen-Age et avoir tenté, dans la foulée des Lumières, de construire des sociétés au sein desquelles les individus s'étaient affranchis des appartenances et des identités héritées pour se lier par des contrats en tant que citoyens, sommes-nous entrés dans une ère de retribalisation du monde?» (4)
Les inégalités sociales, en tout cas, inscrivent de plus en plus manifestement leur marque dans le paysage.
Pour des raisons touchant aux coûts de l'immobilier sans doute, mais aussi parce que l'entre-soi rassure.
D'où ce réflexe communautaire qui se traduit, en termes de relations sociales, par la recherche de proximité spatiale avec ses semblables. 
C'est bien sûr particulièrement vrai dans les quartiers les plus aisés, où le filtre foncier s'avère infranchissable.
Mais il serait erroné d'en rester là.
Car en règle générale, le brassage ne se ferait... nulle part!
Pas même dans les quartiers les plus «mélangés».
Prenons, par exemple, ceux où se retrouvent migrants et classes moyennes.
Les timings des uns et des autres y diffèrent substantiellement, autant que les fréquentations ou les activités.
D'où les micro-ségrégations (à l'échelle d'un seul quartier) qui s'ajoutent aux macro-ségrégations (entre les divers quartiers). 
Faire vivre les gens côte à côte ne suffit donc pas à générer le vivre-ensemble.
Encore faut-il susciter la rencontre.
Tel est l'enjeu.
Qu'il conviendrait sans doute de prendre à bras le corps.
Pour venir à bout des peurs, parfois.
Pour dépasser la simple indifférence, le plus souvent.

Chaotic cities

Deuxième constat: l'organisation de la Cité est ressentie comme très chaotique.
Avec, à la clé, une défiance à l'égard des institutions.
Et, ce qui n'arrange rien, deux circonstances aggravantes...
«Une sphère financière est au coeur de l'économie globalisée et n'est pas régulée, relève notre guide.
Elle agit comme un acide sur nos institutions.
Notamment sur les Etats.
Comment?
Pensons aux paradis fiscaux et à l'optimisation fiscale. (...)
Ce sont des milliards d'euros de moins-value fiscales qui réduisent la capacité d'agir des Etats providences.
Il n'est donc pas étonnant de constater les plaintes des citoyens à propos des dysfonctionnements des services publics comme conséquences de leur sous-investissements, faute de moyens suffisants.
Aussi, moins de ressources pour la protection sociale provoquant un sentiment d'abandon.
C'est un acide puissant qui agit dans nos vies quotidiennes.
Un autre acide s'est développé depuis une vingtaine d'années et agit aussi fortement sur nos institutions.
Il s'agit de la formidable expansion des réseaux sociaux et de la communication horizontale.» (5)

La société n'existe plus

Faisons-nous encore société?
Non, répond le sociologue français Alain Touraine.

Qui explique que nous vivons une époque de mutation profonde, caractérisée par le double fait que nous quittons des sociétés qui intégraient les individus et que nous allons vers des paysages hyper-fragmentés. 
Au cours de cette période, l'individu se retrouve seul, sans appartenances. 
Activité professionnelle, identité nationale, classe sociale: plus rien ne va de soi. 
Voilà donc l'individu plus autonome, certes, mais aussi et surtout beaucoup plus vulnérable, car relégué de facto dans le rôle d'un spectateur passif, sans réelle capacité d'agir.

La déchirure

L'individu se sent déchiré entre ses aspirations et les diverses dominations qu'il vit au quotidien.
D'où un ressenti de victime.
Sans pour autant que celui-ci ne s'exprime dans des combats socio-économiques collectifs.
Car le mouvement social qui était précédemment porteur de changement a subi les affres d'un affaiblissement très marqué.
Dixit Scheuer.
Dont l'analyse fait office de confirmation.
Touraine, notamment, n'avait-il pas déjà insisté sur le déclin des insurrections et des révolutions? 
Celles-là mêmes qui, après avoir longtemps reposé sur une conscience de classe, ont vu ce socle se réduire à peau de chagrin, suite aux déclins quantitatif et «qualitatif» du prolétariat. 
C'est que la catégorie ouvrière se fait 
. de plus en plus restreinte, donc de moins en moins représentative, 
. de plus en plus fragmentée, donc de moins en moins porteuse d'une identité spécifique.
Mieux (ou pire): elle s'est désolidarisée des autres catégories défavorisées (salariés peu ou pas qualifiés, chômeurs de longue durée, jeunes en recherche d’emploi, personnes âgées en difficulté...). (6)
Sur quelle base, dès lors, faire reposer un mouvement d'indignation...? 
. Sur des valeurs?
Difficile, au sein d'une société centrée sur un matérialisme (7) qui tend à privilégier l'intérêt tangible sur toute considération touchant de près ou de loin à l'éthique, de se mettre d'accord sur la façon de traduire dans le concret des notions aussi abstraites que la solidarité, la fraternité ou l'humanisme. 
. Sur l'intérêt général?
Ardu d'atteindre un tel but dans une collectivité faisant ses choux gras d'un individualisme qui, fût-ce au nom d'une saine singularité, dérape si facilement vers l'égoïsme. 
. Sur une convergence d'intérêts particuliers?
C'est l'option du plus petit commun dénominateur.
Qui se heurte à l'opposition des acteurs les plus catégoriques du mouvement... (8)

Arrière toute!

«L'hétérogénéité des situations de travail et de vie est devenue telle que l'identification aux autres et le sentiment de partager des intérêts et une vision d'un futur désirable est devenu beaucoup plus complexe, renchérit Scheuer.
Définir de nouvelles utopies crédibles et de nouveaux horizons qui touchent aux grandes orientations de nos sociétés est devenu hors de portée.
Seuls restent les conflits défensifs et souvent corporatistes.
Faute de sociétés fonctionnelles (valeurs partagées, croyances communes, confiance dans les institutions, etc.) pour se protéger, l'individu va alors se replier sur le connu.
Il retourne à des communautés organiques (la famille, l'ethnie, la socialité de proximité) derniers porteurs d'une certaine "rassurance".
En se repliant dans des communautés organiques, l'individu va ressentir le besoin de définir qui en fait partie et qui n'en fait pas partie.» (9)
Apparaît alors la séparation en deux catégories, dont notre époque signe la résurgence.
Celle du «eux».
Et celle du «nous».

L'heure du leurre

L'heure d'un grand retour a sonné.
Celui d'un phénomène aussi bien connu des historiens que des sociologues ou des psychologues.
Vous avez aimé détester les juifs ou les francs maçons?
Vous adorerez haïr les immigrés.
Aaah, la bonne vieille technique du bouc émissaire!
Un leurre toujours bien pratique pour éviter d'avoir à s'attaquer aux racines profondes d'un problème.
A savoir, cette fois, la non-régulation de la sphère financière.
«Ce n'est pas tant la cohabitation de communautés qui est un problème, ponctue avec sagacité notre inspirateur du jour.
C'est l'apparition, dans de telles configurations, d'entrepreneurs identitaires qui vont manipuler les vertiges identitaires en créant des idéologies populistes identitaires -les communautarismes- à leur seul profit: leur maintien ou leur accession au pouvoir.
Partout, ce sont des gouvernances autoritaires fondées sur l'exclusion qui apparaissent.» (10)



(1) Cette enquête, qui a sondé 4.700 Belges francophones sur de grands thèmes actuels, avait été commandée par la fondation Ceci n'est pas une crise avant d'être réalisée par l'institut de sondage Survey and Action, puis relayée par la Radio Télévision Belge Francophone ainsi que par le quotidien de référence Le Soir: Scheuer Benoît, Noir Jaune Blues, Louvain-la-Neuve, 2017.
(2) Par le statut socio-économique, les préoccupations et/ou les aspirations.
(3) Université catholique de Louvain.
(4) Scheuer Benoît, Un voyage dans un archipel, RTBF.info et Le Soir, vendredi 1er juin 2018, p.20.
(5) Scheuer Benoît, 
Un voyage dans un archipel, RTBF.info et Le Soir, vendredi 1er juin 2018, p.20.
(6) Voir, notamment, Touraine Alain, Après la crise, Seuil. Coll. La couleur des idées, Paris, 2010..
(7) Nous n'utilisons évidemment pas, ici, ce mot dans son sens philosophique, qui renvoie à l'idée que tout est matière ou produit de la matière. C'est de l'acception courante de ce terme qu'il est question dans ces pages. Celle qui décrit beaucoup plus prosaïquement une manière de penser et de vivre accordant une place prépondérante aux contingences purement matérielles et intéressées.
(8) Les lecteurs les plus attentifs se souviendront peut-être vaguement de ce passage que nous reprenons d'un précédent et lointain message: Courants de pensée et modes de vie émergents (5). Des indignés hétérogènes et disparates.
(9) Scheuer Benoît, 
Un voyage dans un archipelRTBF.info et Le Soir, vendredi 1er juin 2018, p.20.
(10) Scheuer Benoît, Un voyage dans un archipelRTBF.info et Le Soir, vendredi 1er juin 2018, p.21.


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