vendredi 31 janvier 2014

Courants de pensée et modes de vie émergents (12) Indignés: les lendemains de la veille



Fini, le temps 
des campements.
Partout 
dans le monde,
la lassitude 
a gagné 
ceux qui 
ne voyaient pas 
apparaître 
le moindre 
changement 
significatif.
Vous vous 
indigniez?
J'en suis fort aise.
Eh bien, 
résignez-vous, 
maintenant... 



Ceux qui pensaient que les indignados risquaient de faire rendre gorge au système capitaliste se sont lourdement trompés.
L'avènement du 15-M (1) n'a absolument pas débouché sur une révolution. 
Et il n'a pas davantage fait chuter le gouvernement. 
On peut même se demander s'il a laissé la moindre trace...  
«Ici, en Espagne, il y a toujours eu un esprit libertaire très fort» (2), souligne Antonio Gómez, porte-parole de la «Plateforme Antiprivatisation de la Santé publique» (CAS).  
«La capacité à construire un autre monde est là.
Mais dans ce pays, les gens parlent beaucoup plus qu'ils n'agissent.
Il faut donc arrêter le spectacle.» (2)
Dixit Marcos Roitman, sociologue à l’Université Complutense de Madrid.
Qui ajoute... 
«Le 15-M a été, à tort, interprété comme l’explosion soudaine d’une indignation citoyenne généralisée. 
Mais cette indignation existait déjà bien avant le campement sur la Puerta del Sol.
Elle était organisée en collectifs citoyens hétérogènes, politisés, syndiqués.
Et elle se revendiquait autant d’une gauche anticapitaliste que de secteurs marginalisés par la politique conventionnelle. 
Le 15-M n’a fait que réunir ces luttes. 
Même si on lui saura gré d’avoir en parallèle ravivé la prise de conscience citoyenne et réveillé l'esprit critique.» (2)

Vous reprendrez bien un peu de réalisme

Trois ans plus tard, le mouvement des indignados a donc pris une nouvelle forme. 
Moins médiatisée, certes. 
Mais aussi plus réaliste. 
Ceux qui sont restés fidèles au 15-M ont donné le jour à des réseaux de soutien citoyen.
Dans tout le pays, des groupes d'action concrète se sont organisés à partir d'assemblées qui se tiennent régulièrement dans les quartiers.
Avec des objectifs considérablement revus à la baisse.
Des exemples?
. Une plateforme anti-expulsions a multiplié les occupations d'immeubles appartenant à des banques renflouées, voire créée (3), par l'Etat. 
. Un collectif «15-M PaRato» a fait éclater le scandale des «preferentes», ces produits financiers à hauts risques que les banquiers avaient sciemment présentés comme placements sûrs aux particuliers.
. Un syndicat madrilène de personnel soignant a fait mettre en examen deux anciens conseillers municipaux du système sanitaire de la capitale pour confusion entre intérêts publics et individuels dans l'attribution (frauduleuse) de contrats de services hospitaliers...

Liberté, liberté honnie...

Objectifs à la baisse, donc.
Mais résultats à la hausse.
Au point d'inquiéter les alliés conservateurs du Premier ministre Mariano Rajoy.
Qui se sont empressés de légiférer dans le sens d'un recadrage des libertés citoyennes fondamentales. 
Plus question, notamment, de manifester devant le congrès, le sénat ou un tribunal sans en avoir reçu l'autorisation préalable de la municipalité.

Real activism

Les indignados ont-ils un peu la gueule de bois?
Ils ne sont pas les seuls.
De l'autre côté de l'Atlantique également, on a éteint les lampions.
A New York et dans toute l'Amérique du Nord, les tentes de Occupy Wall Street ont, elles aussi, déserté l'espace public. 
Défaite par K.O.?
«Non, assure Maria Poblet, membre du mouvement aux Etats-Unis.
Occupy Wall Street a été un espace d’exaltation et de créativité. 
A bien des égards, il s’est traduit par une mobilisation inventive, relativement longue, qui a instauré au sein de la société américaine une «pause» psychologique inspirante dans la fuite en avant du capitalisme. 
En sensibilisant tous azimuts, cette mobilisation spontanée a changé le débat public aux États-Unis. 
Si bien qu'aujourd’hui encore, l’esprit de Occupy souffle sur les mobilisations contre le changement climatique, contre la dette ou contre le mal-logement.
Quand il s'agit de soutenir des causes liées à la la justice économique, les personnes et organisations qui se sont sérieusement impliquées dans Occupy Wall Street demeurent encore très actives. 
On continue donc à pouvoir compter sur elles pour façonner les prochaines initiatives susceptibles de contribuer à bâtir un mouvement de transformation de la société américaine.» (4)
Une transformation «bottom-up».
C'est-à-dire de bas en haut.
Car derrière les noms de «Occupy Sandy», de «Strike Debt», de «Walmart Workers» ou de «The Homes for All» se cachent des campagnes qui rassemblent des organisations communautaires et des nouveaux collectifs d’activistes. 
Soit, souvent, des personnes qui se sont engagées pour la première fois de leur vie et qui cherchent un moyen de continuer à militer pour le changement social.

Les pièces du... non-puzzle !

Reste que Occupy constitue moins que jamais, aujourd'hui, un ensemble unifié et planifié. 
Autant les différentes initiatives qui en sont issues s'avèrent liées par une critique partagée du système économique, autant elles se révèlent dépourvues de la moindre forme d'organisation forte ou d'alliance à long terme. 
«Un double besoin se fait sentir, reprend notre guide. 
D'abord, celui d’un espace ouvert de discussions et de convergences. 
Ensuite, celui de structures pour construire de la cohérence.
L'existence de groupes et de campagnes au niveau local est insuffisante en soi. 
L’absence d'organisation formalisée à l'échelle internationale a rendu difficile le maintien des relations de solidarité que les diverses entités Occupy avaient construites, entre elles et avec les mouvements émergents dans le reste du monde.» (4)
Un constat qui vaut aussi pour l'Espagne.
Et pour tous les autres pays qui furent de la fête indignée.
L'utopie, décidément, n'est plus ce qu'elle était... (5)

(A suivre)

Christophe Engels

(1) 15-M comme 15 mai, date où l'événement indigné s'est déclaré sur le Puerta del Sol et qui a donné son nom au mouvement des indignados espagnols.
(2) Pedestarres Nathalie, Trois ans plus tard, où en est le mouvement espagnol des indignés?, Basta!, 6 janvier 2014.
(3) Pour récupérer des actifs toxiques.
(4) Chapelle Sophie, Que reste-t-il du mouvement Occupy qui a secoué Wall Street?, Basta!, 16 mai 2013. 
(5) Ce message est étroitement inspiré des deux articles susmentionnés de Basta!
(6) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): la suite d'une longue série de messages consacrés à une  réflexion approfondie sur les courants de pensée et modes de vie émergents.



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