mardi 15 juillet 2014

Courants de pensée et modes de vie émergents (42). Mutants spi. Pas morte, la spiritualité!

 


Pas morte, 
la spiritualité!
Une certaine spiritualité
du moins.
Libérée de la religion.
Affranchie de l'éthique 
et de la morale.
Autonomisée de la sagesse.
Et repositionnée 
par rapport à l'intériorité.

Désormais épurée et dépouillée de son écorce dogmatico-institutionnelle, la spiritualité du XXIe siècle apparaît bien éthérée, elle qui, dans sa nouvelle acception, ne se distingue plus clairement
• ni de la religion,
• ni de l’éthique,
• ni de la morale,
• ni de la sagesse,
• ni même de l’intériorité.
Et pourtant, la spiritualité a bien sa spécificité propre…

Spiritualité n’est pas religion

Pour dissocier le spirituel du religieux, il convient tout d’abord de répondre à une interrogation préalable: qu’est-ce qu’une religion ?
Doit-on, comme Auguste Comte, estimer que ce mot provient du latin «religare» (relier)?
C’est une première possibilité qui met l’accent sur une aptitude à relier. 
Relier le croyant à Dieu. 
Et/ou relier les fidèles entre eux (autour d’une foi commune).
Cependant, une deuxième étymologie peut être proposée. 
Elle renvoie à une autre origine latine: «relegere» (relire). 
Sous cet angle, la religion s’apparente plutôt à une pratique de relecture, celle-ci portant soit sur des textes considérés comme sacrés soit sur tout ou partie de l’univers.
Cette activité renvoie dès lors à un processus permettant à l’homme de sortir de lui-même, avec, à la clé, une remise en cause de sa vision du monde.
Spécialiste en sciences des religions, Frédéric Lenoir englobe, d’une certaine manière, ces différents codes d’accès quand il explique que la religion est collective et culturelle.
(1)
Mais il ne s’arrête pas en si bon chemin. 
Cette approche lui sert avant tout à différencier la spiritualité qui, comme foi ou comme recherche de sens, serait, elle, éminemment universelle et individuelle: universelle par l’aspiration dont elle fait l’objet, individuelle par sa déclinaison dans le vécu. 
Croyants ou non, religieux ou non, nous sommes donc tous plus ou moins touchés par la spiritualité. 
Mais chacun d’entre nous l’est à sa façon. 
Le mot spiritualité permettrait ainsi de distinguer au mieux la religion communautaire de cette quête d’absolu qui, de près ou de loin, nous anime tous, spécifiquement mais systématiquement, dès lors que, nous interrogeant sur le sens de la vie ou nous demandant s’il existe d’autres niveaux de réalité, nous nous plongeons dans un authentique travail sur nous-mêmes.
D’une part, donc, un processus religieux aux relents communautariens
(2)
De l’autre, une démarche spirituelle de type universaliste. 
Selon le philosophe français, la religion doit ainsi être considérée comme le langage symbolique qui explique à un groupe social ce qu’il faut croire et faire, l’inclination spirituelle se rattachant, elle, à la confrontation (intime) de chacun d’entre nous à la question (universelle) de l’énigme de l’existence (1)
Un autre philosophe, Régis Debray, ne dit d’ailleurs rien d’autre quand il parle de «quête inspirée [faisant] vivre au singulier, comme un tressaillement plutôt qu’une adhésion, un effort de rejointoiement que les religions –c’est leur générosité– aménagent à grande échelle». (3)
Spiritualité n’est donc pas religion.

Spiritualité n’est ni éthique ni morale

Comment définir l’éthique et la morale aujourd’hui? 
La question, complexe, dépasse de très loin le cadre de ce message. 
Contentons-nous donc, ici, de mettre l’une et l’autre dans le même sac (4) pour considérer, avec le philosophe Alain Renaut, que «Dans les deux cas, la sphère désignée est celle des jugements évaluatifs sur ce que l’on doit faire ou sur la manière dont il faut concevoir une vie bonne, c’est-à-dire une vie conforme au bien ou au devoir» (5).
Qu’est-ce qui fonde l’éthique et/ou la morale? 
Est-ce le devoir, le bien, la justice…? 
Ou alors est-ce le bonheur, le plaisir, l’utilité…? 
Toute l’histoire de la philosophie morale n’a pas suffi à apporter de réponse définitive à cette question.
Dans tous les cas, cependant, ce qui meut aujourd’hui la démarche éthique est, selon le philosophe belge Philippe Van Parijs (Université Catholique de Louvain), «le souci de cohérence, le souci de formuler explicitement, et de la manière la plus simple possible, un ensemble de principes qui confèrent une unité à l’ensemble de nos jugements moraux face aux circonstances les plus diverses.»
(6).
Spiritualité, qui ne se réduit pas à un tel souci de cohérence normative, n’est donc ni éthique ni morale.

Spiritualité n’est pas sagesse

Spiritualité serait-elle plutôt sagesse? 
Caramba, encore raté!
Certes, l’une et l’autre ne font pas nécessairement mauvais ménage: elles se côtoient souvent au sein d’une même personne. 
Mais tel n’est pas forcément le cas. 
Pas question, donc, de les confondre. 
L’une naît en effet d’un ressenti, l’autre d’une réflexion sur l’existence. 
L’une s’apparente à un vécu, l’autre à une philosophie incarnée. 
Non qu’il y ait incompatibilité: on trouve –essentiellement en Orient– des sages inspirés, voire mystiques, tels les swamis indiens. 
Simplement, un sage n’a pas NÉCESSAIREMENT de dimension spirituelle: il peut –surtout en Occident– fonder sa discipline de vie sur la raison consciente, comme les stoïciens.
Spiritualité, qui s’éprouve avant de se penser, n’est donc pas sagesse, qui se pense plutôt qu’elle ne s’éprouve.

Spiritualité n’est pas intériorité

Spiritualité serait-elle alors intériorité? 
Certaines enquêtes pourraient le laisser croire. 
Et pourtant…
La spiritualité a une dimension centripète, certes, mais, en en tirant la conclusion qu’elle s’assimile à l’intériorité, on oublierait de prendre en compte sa composante centrifuge. 
Une spiritualité à la seule échelle humaine s’éprouve en effet aux confins de deux besoins:
• celui, centripète, d’intériorité et de ressourcement,
• celui, centrifuge, d’une reliance
(7) qui nous «raccroche» à autrui, au monde et/ou à l’univers.
Pour cette raison au moins, spiritualité n’est pas –ou pas seulement– intériorité.
(8)(9) 


(A suivre)

Christophe Engels


(1) Lenoir Frédéric, Les métamorphoses de Dieu / La nouvelle Spiritualité occidentale, Plon, Paris, 2003. 
(2) Les philosophes communautariens (Alistair MacIntyre, Michael Sandel, Charles Taylor, Michael Walzer…) entendent substituer à l’individu universel, abstrait et désincarné du libéralisme politique un homme appréhendé en tant que sujet engagé au sein d’une ou plusieurs communauté(s). Ils veulent ainsi empêcher que l’être humain ne soit coupé des attaches communautaires (histoire, valeurs, relations, solidarités…) qui donnent sens à son existence.
(3) Debray Régis, Les Communions humaines. Pour en finir avec les religions, Fayard, Paris, 2005, p. 131.
(4) «L’usage des deux termes peut parfois être différencié, mais ces usages distinctifs sont toujours conventionnel.» (Alain Renaut, La philosophie, Paris, 2006, Odile Jacob, p. 414).
(5) Renaut Alain, La philosophie, Paris, 2006, Odile Jacob, p. 414.
(6) Arnsperger et Van Parijs Philippe, Éthique économique et sociale, La Découverte, Paris, 2000, p. 8 à 10.
(7) Avant d’être repris par d’autres, comme Edgar Morin, ce mot séduisant a été initié par le psychosociologue belge Marcel Bolle de Bal, professeur émérite à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). 

(8) Ce message est extrait de Engels Christophe, Touche pas à ma spiritualité!, Perso/Regards personnalistes, n°15, mai 2008, pp.4-9.
 (9) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute):
. la suite d'une série de messages consacrés à une réflexion approfondie sur les courants de pensée et modes de vie émergents,
.
des analyses sur la social-démocratie, l'écologie politique (après le libéralisme ainsi que l'humanisme démocratique qui, pour rappel, ont d'ores et déjà été abordés) et l'immigration.


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