jeudi 24 novembre 2016

Néolibéralisme. La liberté du renard




«Entre une dictature libérale 
et un gouvernement démocratique dénué de libéralisme, 
je choisis résolument la première option».
Friedrich Hayek 
met carte 
sur table.
La liberté que revendique 
le néolibéralisme, 
c'est celle du renard dans le poulailler.
Tant pis, donc, pour les poules.
Et pour les pigeons... 


«Faut-il s'étonner qu'une doctrine faisant l'apologie du choix individuel et de la liberté ait vu sa promotion assurée par le slogan"il n'y a pas d'alternative"? 
Ce serait oublier un peu vite ce qu'Hayek faisait remarquer lors d'une visite au Chili de Pinochet -l'une des premières nations qui ait appliqué le programme néolibéral dans son intégralité-: "entre une dictature libérale et un gouvernement démocratique dénué de libéralisme, je choisis résolument la première option". 
Qu'on ne s'y trompe donc pas: si séduisante puisse-t-elle sembler lorsqu'elle s'exprime en termes généraux, la liberté du néolibéralisme, c'est celle du renard, pas celle de la poule.

La liberté du plus fort

Car la liberté ici évoquée est de celles qui, en exonérant des revendications syndicales et autres conventions collectives, permet d'amputer les salaires. 
De celles qui, en affranchissant des réglementations, autorise à empoisonner les rivières, à mettre en danger les travailleurs, à imposer des taux d'intérêt tyranniques et à concevoir des instruments financiers exotiques. 
De celles qui, en émancipant de l'impôt, exonère de toute velléité de redistribution des richesses quiconque a eu le bon goût de se retrouver épargné par les vicissitudes de la pauvreté. 

Vous reprendrez bien une petite crise... 

Naomi Klein le rappelle à suffisance dans "La théorie du choc": les théoriciens néolibéraux ont recommandé de tirer parti des crises pour imposer des politiques impopulaires.
Le coup d’État de Pinochet?   
L'idéal pour détourner l'attention.
La guerre en Irak?
Une opportunité du même type.
L'ouragan Katrina?
Décrit par Friedman comme "une occasion rêvée de réformer radicalement le système éducatif" de la Nouvelle-Orléans.

Les coulisses du spectacle 

Dès lors que les politiques néolibérales ne peuvent pas être imposées directement aux pays par des voies internes, il suffit de le faire par le détour de l'international, via des traités commerciaux prévoyant le recours à des tribunaux offshore -"ISDS" ("Investor-State Dispute Settlement") pour les intimes- susceptibles de renforcer les groupes de pression dans le travail de sape qu'ils se donnent vocation à exercer à l'encontre de tout ce qui ressemble à de la protection sociale ou environnementale. 
Des parlementaires votent-ils pour restreindre les ventes de cigarettes, pour protéger l'approvisionnement en eau des compagnies minières, pour geler les factures d'énergie ou pour empêcher les firmes pharmaceutiques de dépouiller l'état? 
Qu'à cela ne tienne...
Des multinationales surgissent, qui s'empressent, souvent avec succès, d'ester en justice contre les États concernés. 
Et la démocratie de s'en voir réduite à un théâtre d'ombres.

Procédures: silence, on ergote!

Autre paradoxe du néolibéralisme: la concurrence mondiale s'appuie sur le double socle du quantifiable universel et de la comparaison bien choisie. 
Avec pour résultat que travailleurs, demandeurs d'emploi et services publics de toutes natures se retrouvent à la merci d'un ergotage procédurier qui, en étouffant les systèmes d'évaluation et de surveillance, en arrive à bien identifier les "gagnants" pour mieux punir les "perdants". 
Bien loin de libérer du cauchemar bureaucratique de la planification, la doctrine proposée par Von Mises a donc au contraire contribué à en fabriquer un.

Liberté, inégalité, privé

Non pas que le néolibéralisme ait été initialement conçu comme un (self-)service de l'extorsion
Mais, de facto, il en est rapidement devenu un. 
Au point que depuis l'avènement de l'ère néolibérale (1980 pour la Grande-Bretagne et les États-Unis), la croissance économique s'est nettement ralentie par rapport aux décennies précédentes. 
Sauf pour les plus nantis. 
Après soixante années de recul, l'inégalité a rapidement repris du poil de la bête, faisant échec à la redistribution des revenus et à la répartition des richesses . 
Et pour causes...
La mise au pas des syndicats, les réductions d'impôt, la hausse des loyers, les privatisations et la dérégulation étaient passés par là.

Vous avez dit cochons payeurs?

Energie, eau, chemins de fer, santé publique, éducation, routes, prisons: autant de services publics dont la privatisation ou la marchandisation a débouché sur la mise en place par les entreprises de systèmes de péage, histoire de valoriser au mieux la perception des loyers et dépôts de garantie à charge des usagers et des gouvernements. 
Quelle que soit les dénominations retenues, le constat reste le même: au bout du compte, les rentes en question s'apparentent ni plus ni moins à des revenus du capital. 
Dès lors que vous payez un prix artificiellement gonflé pour un billet de train, seule une partie du montant sert à rémunérer les opérateurs, les dépenses d'énergie, les salaires ou l'amortissement du matériel roulant. 
Le reste, c'est ce qui vous est ponctionné.
Cochon payeur qui s'en dédit...  

Une dynamique s'est mise en place, que l'on retrouve un peu partout dans le monde.
Au Royaume-Uni, ceux qui possèdent et dirigent les services privatisés ou semi-privatisés amassent des fortunes prodigieuses en investissant léger et en facturant lourd. 
En Russie et en Inde, les oligarques ont acquis des actifs d’État à des prix dérisoires. 
Au Mexique, Carlos Slim est rapidement devenu l'un des hommes les plus riches du monde après avoir obtenu le contrôle d'à peu près tous les services de téléphonie fixe et mobile du pays.  

Pauvres plus pauvres, riches plus riches

La financiarisation?
Pas mieux.
Dans "Why We Can’t Afford the Rich", Andrew Sayer fait remarquer que son impact s'est révélé similaire à celui de la rente. 
"L'intérêt, lui aussi, est... un revenu du capital dont l'obtention ne nécessite pas le moindre effort", soutient l'auteur.
Qui précise qu'à mesure que les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches, ces derniers en arrivent à contrôler de plus en plus étroitement un autre outil essentiel: la monnaie. 
Globalement, le versement des intérêts s'accompagne d'un incontestable transfert financier des moins favorisés aux plus nantis. 
Les prix de l'immobilier et le retrait de l’État pèsent sur les personnes endettées (pensez au remplacement des bourses d'études par des prêts aux étudiants).
Pour la plus grande joie des banques et de leurs dirigeants qui en profitent pour s'enrichir au détriment de qui vous savez.

Revenu du travail: supplanté par le revenu du capital

Précision de Sayer: les quatre dernières décennies ont été marquées par un double transfert de richesse... 
Des pauvres vers les riches, donc. 
Mais aussi, au sein de cette deuxième catégorie, de ceux qui gagnent de l'argent en fournissant de nouveaux produits ou services vers ceux qui le font en contrôlant les actifs existants et en récoltant loyers, intérêts ou rémunérations de capital. 
Et le revenu du travail de se voir supplanté par le revenu du capital. 

Défaillances du marché

Reste que les politiques néolibérales se heurtent partout à des défaillances du marché. 
Non seulement les banques sont devenues "too big to fail", mais le secteur privé jouent à présent le rôle de fournisseur des services publics. 
Comme souligné par Tony Judt, le raisonnement de Hayek a omis de faire valoir qu'un effondrement des services publics de première nécessité s'avérant tout à fait exclu, les règles de la concurrence, ici, ne s'exercent pas. 
Et que, dès lors, les bénéfices sont engrangés par le monde des affaires alors même que les risques sont endossés par les États.

Radicalisation de l'idéologie

Plus les défaillances apparaissent, plus l'idéologie se radicalise. 
Pour les gouvernements, les crises du néolibéralisme servent à la fois d'excuse et d'opportunité sur les chemins 
. de la réduction des impôts, 
. de la privatisation de ce qui reste de services publics, 
. de l'agrandissement des trous du filet de la sécurité sociale, 
. de la déréglementation des sociétés 
. et de la "re-réglementation" des citoyens. 
Et l'auto-aversion de l’État de s'élargir à l'ensemble des services publics. 

Derrière la crise économique, la crise politique

L'effet le plus dangereux du néolibéralisme réside-t-il dans les crises économiques qu'il génère?
Pas sûr.

Car les séquelles politiques sont peut-être encore plus graves. 
La réduction du domaine de l’État se traduit en effet par une contraction de notre capacité à changer le cours de nos vies via le vote. 
La théorie néolibérale avance que ce déficit serait compensé par la possibilité, pour les gens, d'exercer autrement leur liberté de choix: en orientant leurs dépenses. 
Seulement voilà... 
Certains ont davantage à débourser que d'autres: dans la grande démocratie du consommateur ou de l'actionnaire, les différents suffrages n'ont pas tous le même poids. 
Résultat: une déresponsabilisation des pauvres et de la classe moyenne. 
Le constat est accablant: à l'heure où les partis de droite et de l'ancienne gauche optent pour des politiques néolibérales similaires, une telle déresponsabilisation tourne à la privation effective des droits. 
Avec cette conséquence que, de facto, un grand nombre de personnes se voient désormais exclues du débat politique. 

Slogans, symboles et autres sensations: 
la revanche des perdants

Chris Hedges note que "les mouvements fascistes s'appuient sur une base constituée non des actifs mais des inactifs de la politique, des 'perdants' qui sentent, souvent à raison, que leur voix ne compte pas davantage que le rôle qu'ils ont à jouer". 
Puisque le débat politique ne s'adresse plus à lui, le peuple se fait toujours plus réceptif à ce qui lui reste accessible: slogans, symboles et autres sensations. 
Voyez les admirateurs de Trump: les faits et les arguments leur apparaissent tout bonnement dépourvus de pertinence.

L'ombre du totalitarisme

Judt explique pour sa part que lorsque le maillage des interactions entre individus et État perd de sa densité jusqu'à se réduire au simple exercice de l'autorité et de l'obéissance, la seule force de reliance qui nous reste est le pouvoir décuplé de l’État. 
Le totalitarisme que Hayek redoutait tant est plus susceptible de voir le jour quand les gouvernements, dépossédés de l'autorité morale que leur conférait le rôle de prestataire de services publics, en sont réduits à "cajoler, menacer et finalement contraindre les gens à leur obéir".» (1)


(A suivre)


George Monbiot


(1) Traduction de la troisième partie de: Monbiot George, Neoliberalism- the ideology at the root of all our problems, in The Guardian, 15 avril 2016. La suite sera publiée dans les prochains jours. Les chapeau, illustrations et intertitres sont de la rédaction.


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