Le périple indigné
doit-il être considéré
comme un mouvement social?
«Oh, que non!»,
répond
le sociologue français
Alain Touraine.
«Mais si, mais si!»,
rétorque
son confrère espagnol
Eduardo Romanos...
Etre ou ne pas être un mouvement social.
Telle est la question.
Que l'on peut se poser à propos des indignés.
Et qui n'appelle manifestement pas à réponse évidente.
Ainsi, Alain Touraine (1) et Eduardo Romanos...
Alain Touraine: «Mais non, mais non...»
«L’indignation ne désigne pas un "soulèvement" mais un "sentiment", explique le sociologue français des Nouveaux Mouvements Sociaux.
C’est un sentiment en tant qu’il ne s’est pas encore transformé en action collective.
Être indigné signifie "je suis choqué par".»
Et d'en tirer la conclusion que l'aventure indignée ne relèverait donc pas du
mouvement social...
«Ce n'est pas un mouvement effectif.
Il s’agit d’un pré-mouvement, d’une disposition psychologique à lancer un mouvement si d’autres éléments favorables surviennent.
Un mouvement social n’est pas une pure initiative psychologique.
Il faut qu’une occasion, un événement de crise, un accident signe le départ du mouvement, c’est-à-dire d’une protestation sociale organisée.
Toutefois, il n’existe pas de mouvement social qui s’explique uniquement en termes de situation économique: il faut qu’il y ait une disposition psychologique pour le déclencher.» (2)
D'où la nécessité d'une prise de conscience.
D'un état d’esprit en vue de la protestation.
Qui passe, en l'occurrence, par une situation de rejet, de défiance des citoyens envers les autorités.
«Je dirais que les Indignés sont un "mouvement de libération" plutôt qu’un mouvement révolutionnaire: ils rejettent une situation, s’en libèrent, sans construire, pour l’instant, d’autres solutions.» (2)
Eduardo Romanos: «Mais si, mais si!»
Pas un mouvement social, les indignés?
A voir.
A voir.
Pour cet autre sociologue qu'est l'Espagnol Eduardo Romanos (3), le courant des indignados est bel et bien à considérer comme tel.
«Le 15M n’est ni un
parti politique, ni une organisation de quelque type que ce soit, mais un mouvement
social (...), construit en forme de réseau.
À l’intérieur de
ce dernier circulent des flux denses et informels d’interaction entre des
acteurs qui partagent une identité collective (ils ont le sentiment
d’appartenir a une communauté d’"indignés") et qui sont en rapport
de conflit avec ceux qui, à leur avis, sont les responsables du problème social
qu’ils dénoncent dans leurs protestations (4).
(...) Les partis
politiques agissent au niveau de la représentation d’intérêts alors que les
mouvements sociaux "contribuent à redéfinir les coordonnées culturelles
et politiques où se produit la représentation des intérêts" (5).
En ce sens, la
critique déployée par les mouvements sociaux n’est pas simplement politique
mais méta-politique (6).
(...)
Les objectifs des
mouvements vont au delà de la "remise en question des politiques du
gouvernement", ou du remplacement des élites chargées de mettre en œuvre
ces politiques.
Ils posent la question "de transformations plus amples qui touchent aux priorités sociales, aux mécanismes de base par lesquels la société agit".
Ils posent la question "de transformations plus amples qui touchent aux priorités sociales, aux mécanismes de base par lesquels la société agit".
Ce sont des "canaux à travers lesquels se diffusent dans la société des concepts et
des perspectives qui, sans cela, continueraient à être marginaux" (7).
Ils participent à
l’élaboration de nouveaux "codes culturels", pour reprendre
l’expression d’Alberto Melucci.
Et ils le font,
entre autres, par le biais de l’expérimentation.» (3)(8)
(A suivre)
(1) Le sociologue français Alain Touraine est directeur d'études à la très parisienne Ecole des Hautes Etudes de Sciences Sociales (EHESS).
(2) Touraine Alain, Indignation: une protestation plutôt qu'un mouvement social. Questions à Alain Touraine, Sciences Humaines, n°235, mars 2012, www.scienceshumaines.com/indignes-les-nouvelles-formes-de-protestation_fr_28437.html (propos recueillis par Justine Canonne).
(3) Romanos Eduardo, Les Indignés et la démocratie des mouvements sociaux, La Vie des Idées, le 18 novembre 2011, ISSN : 2105-3030. http://www.laviedesidees.fr/Les-Indignes-et-la-democratie-des.html (traduit de l’espagnol par Marie Cordoba).
(2) Touraine Alain, Indignation: une protestation plutôt qu'un mouvement social. Questions à Alain Touraine, Sciences Humaines, n°235, mars 2012, www.scienceshumaines.com/indignes-les-nouvelles-formes-de-protestation_fr_28437.html (propos recueillis par Justine Canonne).
(3) Romanos Eduardo, Les Indignés et la démocratie des mouvements sociaux, La Vie des Idées, le 18 novembre 2011, ISSN : 2105-3030. http://www.laviedesidees.fr/Les-Indignes-et-la-democratie-des.html (traduit de l’espagnol par Marie Cordoba).
(4) Cette vision des choses se fonde sur le concept de
mouvement social élaboré et diffusé par Mario Diani. Voir, parmi
d’autres travaux, Diani, Mario, The Concept of Social Movement, The Sociological Review, vol. 40, no. 1, 1992, p. 1-25.
(5) della Porta, Donatella et Mario Diani, Social Movements: An Introduction (2nd ed.), Malden: Blackwell, 2006, p. 27.
(6) Offe, Claus, New Social Movements: Challenging the Boundaries of Institutional Politics, Social Research, vol. 52, no. 4, 1985, p.817-868.
(7) della Porta, Donatella et Mario Diani, op. cit., p.66 et 77.
(8) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): la suite d'une longue série de messages consacrés aux courants de pensée et modes de vie émergents.


.jpg)
.jpg)


