lundi 9 janvier 2017

2017, année éthico-érotique?






Le convivialisme, c'est maintenant.
Ou alors c'est l'apocalypse qui nous attend.
Le philosophe français Patrick Viveret 

(1) (triple portrait ci-dessous)
y va d'une interpellation-choc. 
Qu'il s'empresse de mettre au service d'une analyse forte.
Entre grande Régression et grande Transition, 
explique-t-il, 
l'heure du choix a sonné.
Un choix qui n'en est évidemment pas un.
Conséquence: il s'agit de s'y mettre.
De se retrousser les manches.
De construire une grande alliance des Forces de Vie.
Dont la base sociale pourrait être
-pourquoi pas?- 
celle de Créatifs culturels.
A une condition, du moins.
Que les intéressés consentent 
à se donner les moyens de leurs ambitions.
Charge à eux, donc, 
de transformer leurs émergences en convergence.
Et aussi d'articuler un double 
impératif: 
nietzschéen et kantien.
2017, année éthico-érotique?






«"Convivialisme now ou apocalypse tomorrow".
Tel était le thème de notre rencontre du Théâtre de la Tempête, à Vincennes en juin dernier.
Je le crois très actuel en sachant qu'il caractérise une exigence préventive pour éviter des risques majeurs pour notre famille humaine. 
Mais il pourrait aussi avoir une valeur de résilience si nous devions surmonter un certain nombre de catastrophes et de régressions si les logiques dominantes d'aveuglement se perpétuent.

Grande Régression ou grande Transition: l'heure du choix 

Nous sommes en effet entrés dans un conflit mondial d'un nouveau type puisque l'objet de ce conflit est d'éviter la guerre et, à terme, sinon la destruction de l'humanité, en tout cas une grande Régression à laquelle il nous faut au contraire opposer la perspective d'une grande Transition, celle-là même à laquelle veut contribuer le convivialisme.

Je crois en effet qu'il n'est pas excessif de dire qu'une part importante du destin de l'humanité va se jouer dans ce siècle. 
Regardons lucidement la situation: avant l'élection de Trump, il y avait déjà un état d'urgence social et écologique avec la fracture sociale mondiale des inégalités (les 63 personnes les plus riches disposant de l'équivalent du revenu de la moitié de l'humanité) et la fracture écologique gravissime: dérèglement climatique, sixième extinction des espèces, grandes pollutions faisant chaque année des centaines de milliers de morts. 
Il aurait fallu donner un coup de barre très net dans le sens de la justice sociale et de la responsabilité écologique, bref aller franchement dans le sens d'une grande Transition. 
L'élection de Trump et le renforcement des "démocratures", pour reprendre l'expression de Pierre Hassner, qui nourrissent les inégalités sociales et l' irresponsabilité écologique participent au contraire de la grande Régression et rendent le risque plus grave encore d'une humanité confrontée à un cycle mortifère. 
Cycle qui peut même s'avérer fatal quand on pense que des psychopathes peuvent disposer d'armes de destruction massive, à commencer par le nucléaire.
Il faut donc qu'impérativement se constitue une grande alliance pour la Vie face aux logiques mortifères qui peuvent nous conduire à l'abîme, pour reprendre le titre d'un livre récent de notre ami Edgar Morin.

Forces de Vie: la grande alliance 

C'est cette alliance que nous avons cherché à construire au cours de l'année écoulée, tant à l'échelle mondiale, dans la suite des mouvements qui se sont rassemblés lors de la Cop 21 (cfr. la proposition d'un processus constituant mondial faite par "le Serment de Paris"), qu'aux niveaux européen et français.
Pour ce qui concerne l'Hexagone, la convergence renforcée des mouvements et réseaux citoyens initiée par "Pouvoir citoyen en marche", plate-forme fondée par la rencontre du Pacte civique, du collectif Roosevelt, des convivialistes, du labo de l'économie sociale et solidaire, des Dialogues en humanité et de bien d'autres mouvements a permis d'aboutir à 
un socle commun de propositions sur quatre niveaux: celui de la Vision avec le texte proposé par Edgar Morin "Changeons de voie, Changeons de Vie(un site a été créé pour partager cet appel), celui des valeurs, celui des récits permettant ces itinéraires de convergence et celui dit des "mesures basculantespour reprendre une expression de notre ami Alain Caillé qui a beaucoup œuvré à ce texte en voie de finalisation.

Mal au Trump? Demandez des Créatifs culturels...

Outre ce contenu, il faut aussi construire une stratégie pour cette alliance et en repérer les forces principales afin de mieux distinguer son cœur et ses ailes.
Le cœur, c'est, me semble-t-il, l'ensemble des acteurs qui se reconnaissent dans le Projet d'une grande Transition vers une société du bien vivre.
Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. 
La "base sociale" de cette alliance, ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les Créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. 
Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump: irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs. 
Ils sont les seuls à pouvoir proposer un dépassement dynamique du conflit entre les deux autres grandes familles socio-culturelles évoquées dans l'enquête de Ray et Anderson, celle des modernistes et des traditionalistes. 
Les premiers sont aveugles sur "les dégâts du progrès" pour reprendre le titre d'un livre célèbre de la CFDT des années 70, les seconds sont irrésistiblement attirés par les fondamentalismes identitaires qu'ils soient religieux ou nationaux. 
Ces "créatifs" peuvent proposer de garder le meilleur de la modernité, la liberté, mais sans le pire, la chosification, et de retrouver le meilleur de la tradition, la reliance (à la nature, à autrui, aux questions du sens), mais sans le pire, la dépendance et la tentation intégriste. 
On retrouve, on le voit, nombre de caractéristiques fondamentales de ce que nous plaçons au cœur non seulement des valeurs, mais aussi des comportements convivialistes

Le défi de la convergence

Mais s'ils constituent le cœur potentiel de cette alliance les Créatifs culturels doivent d'abord se donner les moyens de se constituer en force (en force créatrice bien sûr et non dominatrice conformément à leurs gènes) et de dépasser le stade d'une créativité très riche mais trop souvent fragmentée et invisible pour construire une grande convergence à partir de ces émergences,... tout en inventant un modèle de convergence inspiré du Vivant et ne reproduisant pas les convergences artificielles et en surplomb que sont les figures de l'avant-garde ou de la fédération. 

Il est essentiel qu'ils soient le cœur de l'alliance car s'ils continuent comme aujourd'hui à constituer les ailes tantôt du clan moderniste tantôt du camp traditionaliste, ils n'arriveront pas à peser suffisamment sur les enjeux macros (économiques, sociaux, culturels etc.) là où sont solidement installées les forces mortifères. 
Par exemple, il faut pouvoir tenir sur le double front de l'alternative au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire car, sinon, la lutte contre le second sans mettre en cause le premier conduit à traiter un symptôme sans traiter ses causes. 
Mais ensuite ceux-ci se doivent de nouer des alliances, compte tenu de l'ampleur du risque. 
Alliances pour former une coalition avec la partie des modernistes partisans de l'économie de marché et du progrès technologique mais conscients de la nécessité d'une lutte contre les inégalités sociales, de l'insoutenabilité de la démesure spéculative et d'une capacité de discernement sur les risques des évolutions technologiques. 
Mais alliance aussi avec les cultures et les sociétés de tradition qui refusent le basculement dans le fondamentalisme identitaire. 

Travailler à REVER

Ainsi cette alliance des forces de vie peut-elle constituer une alliance préventive, mais aussi résiliente si l'approche préventive n'a pu être conduite à temps et jusqu'au bout. 
A la stratégie du REV proposée lors des États généraux de l'économie sociale et solidaire, alliant le R de la résistance (créatrice), le E de l'expérimentation (anticipatrice) et le V de la Vision (transformatrice), nous pouvons proposer de REVER en ajoutant le E de l'évaluation démocratique et le R de la Résilience refondatrice. 
L'évaluation dans cette perspective doit être entendue dans son sens fort de délibération sur ce qui fait valeur et valeur dans son sens radical de force de vie. 

Ethique érotique

Alors peuvent se conjuguer pleinement l'impératif érotique de Nietzsche sur la mobilisation des forces de vie et l'impératif éthique de Kant sur l'exigence que la recherche de la force de vie de chacun ne s'opère pas au détriment d'autrui. 
Ethique et Érotique ne sont-ils pas ainsi deux composantes majeures d'une perspective et d'une pratique convivialiste
C'est en tout cas une proposition que je fais pour l'année qui vient à mes amis convivialistes... 
Bonne année 2017 où il nous faudra plus que jamais allier "pessimisme de l'intelligence et optimisme de la volonté".» (2)(3)



Patrick Viveret 



(1) Le Français Patrick Viveret est philosophe et essayiste. Ancien conseiller référendaire à la Cour des Comptes, il est l’auteur de nombreux livres dont «Pourquoi ça ne va pas plus mal» (2005), «Pour un nouvel imaginaire politique» (ouvrage collectif, 2006), «Comment vivre en temps de crise» (avec Edgar Morin, 2010), «De la convivialité» ou «Dialogues sur la société conviviale» (ouvrage collectif, 2011). Il a dirigé en son temps la mission «Nouveaux facteurs de richesse» (2001-2004) qui allait déboucher sur la publication du rapport «Reconsidérer la richesse ». Il est aussi à l'origine de la monnaie complémentaire «Sol». Il est par ailleurs cofondateur des rencontres internationales «Dialogues en Humanité» et membre créatif du «Club de Budapest» France. 
(2) A noter que, dans un ouvrage tiré du colloque convivialiste de Rennes d’octobre 2015 (Humbert Marc, Reconstruction de la société–Analyses convivialistesPresses Universitaires de Rennes), une vingtaine d’auteurs convivialistes (dont Alain Caillé) explorent les chemins de construction d’une société conviviale guidée par la poursuite inlassable du bien commun.
(3) Le texte publié ci-dessus nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions.  Les titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.


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