jeudi 8 mars 2018

Ces loyautés qui nous entravent




































En faisant de «ma» vie 
une marée noire 
et de l'autre un inconnu, 
un malfaiteur 
ou un ennemi
a la dent singulièrement dure 
et la critique 
socialement acerbe.
Règlement de comptes 



«Il y a toujours chez moi
cette envie d'être 
dans une espèce de photographie 
de la société contemporaine.
Mais de raconter ce monde 
à travers des personnages.»
Ainsi se confie 
Dephine de Vigan (2).
Avec pour résultat que l'ADN de son corps romanesque enroule une double hélice bien spécifique.
D'une part, en grattant les plaies de notre époque, ses livres portent les germes d'une critique sociale sans concession.
D'autre part, en fouillant de façon quasi obsessionnelle l'archéologie inextricablement entortillée des rapports humains, ils guident sur le chemin chaotique de l'intime.
Une «expédition dans les anfractuosités de la fragilité psychique» (3), écrit joliment le critique littéraire Laurent Raphaël.
«Là où les coutures psychologiques menacent de rompre» (4).

Sous les traumas, la cage

Le dernier opus de la romancière française n'échappe pas à la règle.
Autour de Théo, pré-adolescent englué dans les miasmes du divorce non cicatrisé de ses parents, Les loyautés dresse une série de personnages, dont trois aux points de vue privilégiés, à savoir Hélène, Cécile et Mathis, tout aussi désorientés, tout aussi empêtrés, chacun à leur manière, dans les séquelles d'un passé mal assumé. 
L'idée, dans le cadre de ce Projet relationnel, est pourtant moins de s'attarder sur les pérégrinations des (anti-)héros de cette histoire que de humer les embruns exhalés à l'aune du... droit de passages accordé au lecteur.
C'est du vécu, coco! 
Fût-ce, toujours, entre gris clair et gris foncé.
Amis du bleu azur, s'abstenir, donc.
Groupies du rose bonbon, merci d'avoir participé.
Adeptes des couleurs de l'arc en ciel, passez votre chemin...   

Passage 1: 
l'Autre-cet-inconnu

Premier exemple de cette obscure clarté...
«Une part de l'Autre nous échappe, résolument, explique une Cécile traumatisée par la découverte de la double personnalité de son mari.
Car l'Autre est une être mystérieux qui abrite ses propres secrets, et une âme ténébreuses et fragile, l'Autre recèle par-devers lui sa part d'enfance, ses blessures secrètes, tente de réprimer ses troubles émotions et ses obscurs sentiments, l'Autre doit comme tout un chacun apprendre à devenir soi, et s'adonner à je ne sais quelle optimisation de sa personne, l'Autre-cet-inconnu cultive donc son petit jardin secret, mais oui, bien sûr, tout cela je le sais depuis longtemps, je ne suis pas tombée de la dernière pluie.
Je lis des livres et des magazines féminins.
Vaines paroles lieux, communs sans partage, qui ne procurent aucune consolation.
Car nulle part je n'ai lu que l'Autre-cet-inconnu, celui-là même avec lequel vous vivez, dormez, mangez, faites l'amour, celui-là même avec lequel vous croyez être en accord, en phase, voire en harmonie, se révèle être un étranger qui abrite les pensées les plus abjectes et tient des propos qui vous éclaboussent de honte.
Que faire lorsque vous découvrez que cette part de l'Autre qui émerge du néant semble avoir scellé un pacte avec le diable?
Que faire lorsque vous comprenez que l'envers du décor trempe dans un marécage aux remugles d'égout?» (5) 

Passage 2: 
association de malfaiteurs

Un deuxième exemple?
Le voici, le voilà...
«Oui, des malfaiteurs nous sommes, insiste plus loin la même narratrice, trop embourbée dans ses tourments intérieurs pour capter les signaux de détresse de son fils Mathis
Sans doute. 
Si on va par là. 
Nous négocions sans relâche, nous pratiquons la concession, le compromis, nous protégeons notre progéniture, nous obéissons aux lois du clan, nous louvoyons, nous mijotons notre petite cuisine. 
Mais jusqu'où? 
Jusqu'où peut-on être complice de l'autre? 
Jusqu'où doit-on le suivre, le protéger, le couvrir, voire lui servir d'alibi? (...) 
Les gens se transforment-ils à ce point? 
Chacun de nous abrite-t-il quelque chose d'innommable susceptible de se révéler un jour, comme une encre sale, antipathique, se révélerait sous la chaleur de la flamme? 
Chacun de nous dissimule-t-il en lui-même ce démon silencieux capable de mener, pendant des années, une existence de dupe?» (6) 

Passage 3: 
ma vie, cette marée noire

Un troisième exemple?
Vos désirs sont des ordres...
«Un soir, le journal télévisé à diffusé un reportage sur une marée noire provoquée par un accident de pétrolier, raconte encore la dite Cécile 
Nous étions à table.
J'ai regardé ces oiseaux, englués dans le mazout, et j'ai aussitôt pensé à nous, à nous tous, ces images nous représentaient mieux que n'importe quelle photo de famille. 
C'étaient nous, c'étaient nos corps noirs et huileux, privés de mouvement, étourdis et empoisonnés.» (7) 

Passage 4: 
éveil douloureux

Bon, on ne va pas se quitter comme ça.
Un petit dernier pour la route...
«Chaque personne que je croise dans la rue, dans le métro, au pied de mon immeuble, est devenue, depuis quelques semaines, un ennemi, constate par ailleurs une Hélène renvoyée par le comportement de Théo à son propre traumatisme d'enfant maltraitée.
Quelque chose à l'intérieur de moi, ce mélange de peur et de colère qui s'était endormi pendant des années -sous l'effet d'une anesthésie aux apparences de douce somnolence, dont je contrôlais moi-même les doses, délivrées à intervalle régulier-, quelque chose en moi s'est réveillé.
Je n'ai jamais éprouvé cette sensation sous une forme aussi brutale, aussi invasive, et cette rage que je peine à contenir m'empêche de dormir.» (8)

Mortifères loyautés

Cécile et Hélène? 
Deux histoires, parmi bien d'autres, de loyautés.
Mais des loyautés appréhendées sous leur profil le plus accablant.
Un témoignage à charge, donc.
Un parti pris pesant, poisseux, mortifère.
Et une manière, pour l'auteure, d'insister sur la face sombre de ce qu'elle décrit en début d'ouvrage comme des «liens invisibles qui nous attachent aux autres -aux morts comme aux vivants» (9)
Promesses murmurées.
Fidélités silencieuses.
Mots d'ordre admis avant des les avoir entendus.
Dettes que nous abritons dans les replis de notre mémoire.
Principes illisibles.
Ailes, sans doute, mais aussi carcans.
«Tremplins sur lesquels nos forces se déploient» (10), certes, mais en même temps «tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves» (11).
Et si, finalement, Delphine de Vigan ne faisait rien d'autre que décliner au singulier ce que, en cette période troublée qui est la nôtre, tant d'entre nous, citoyens émergents en général et visiteurs de Projet relationnel en particulier, ressentons également au pluriel?
Quelque part au niveau du vécu...





(1) Vigan Delphine de, Les loyautés, Jean-Claude Lattès, Paris, 2018.
(2) Citée par Raphael Laurent, Au service de sa loyauté, in Le Vif/L'Express, n°9, du 1er au 7 mars 2018, p. 64. 
(3) Raphael Laurent, idem, p. 64.
(4) Raphael Laurent, idem, p. 64.
(5) Vigan Delphine de, Les loyautés, Jean-Claude Lattès, Paris, 2018, pp. 118-119.
(6) Vigan Delphine de, idem, pp. 123-124.
(7)Vigan Delphine de, idem, 2018, p. 65.
(8) Vigan Delphine de, idem, 2018, p.114.
(9) Vigan Delphine de, idem, 2018, p. 7.
(10) Vigan Delphine de, idem, p. 7.
(11) Vigan Delphine de, idem, p. 7. 


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