jeudi 14 juin 2012

« Reliance », « médiance » et « interstances » ... R.M.I. du développement.

Reliance.
Médiance.
Interstances.
Trois notions mystérieuses
dont Marcel 
Bolle de Bal (1)
fait notre... Revenu 
Minimum 
d’Insertion!
Minimum pour contribuer 
au développement social.
Minimum pour participer 
à la gestation de la société hypermoderne
Minimum pour en réussir la construction...

Marcel Bolle de Bal

Le titre de cette contribution peut paraître mystérieux, ce qui est bien normal. 
Il a pour vocation d’exciter notre curiosité, de solliciter notre imagination. 
Il comporte trois termes peu courants:
- reliance, notion qui m’est chère, qu’Edgar Morin et Michel Maffesoli, entre autres, utilisent à de fréquentes reprises;
- médiance, un vocable forgé par Augustin Berque;
- interstance, un concept mis en avant par deux collègues belges, Jean-Louis Darms et Jean Laloup.

Qui ne perçoit immédiatement que ces trois notions –étroitement reliées entre elles– évoquent irrésistiblement celle d’intermédiation au cœur de notre réflexion collective? 
N’y a-t-il pas, dans cette dernière notion, de l’inter, de la médiation et finalement du lien social, bref des interstances, de la médiance et de la reliance?

La thèse que je souhaite défendre peut, de façon synthétique, être formulée comme suit : les trois notions évoquées –Reliance, Médiance, Interstances– constituent le R.M.I. (revenu minimum d’insertion) indispensable pour contribuer efficacement au développement social, pour participer à la gestation de la société hypermoderne (2) pour, d’un point de vue à la fois théorique et pratique, s’insérer dans cette société et en réussir la construction.

Tentons donc d’étayer ce point de vue.

LA RELIANCE, C'EST BIEN PRATIQUE... (3) 


La reliance est un concept-charnière, duel, interprétatif et opérationnel...

Liens sociaux et liens scientifiques: 
la charnière de la reliance

 L’intérêt épistémologique du concept de «reliance» et plus particulièrement de celui de «reliance sociale» me paraît résider dans le fait qu’il se situe à l’articulation d’au moins trois approches du lien social:
. une approche sociologique (la médiatisation du lien social et la création de rapports sociaux complémentaires),
. une approche psychologique (l’aspiration à de nouveaux liens sociaux),
. une approche philosophique (les liens manifestes ou latents entre reliance et religion).

Or la sociologie existentielle que je souhaite voir s’élaborer progressivement (4) suppose une ouverture vers les disciplines complémentaires, trop souvent ignorées ou négligées: la philosophie et la psychologie notamment.

Ce que Jean Maisonneuve écrit à propos du concept «groupe de référence» me paraît applicable, mutatis mutandis, au concept de «reliance»: «il s’agit d’un concept charnière indispensable en psychosociologie, il permet de relier les situations collectives où l’individu est sans cesse immergé (au sein de tel groupe, près de tel compagnon) et les processus psychologiques qui confèrent leur sens à ces situations en fonction d’une dynamique personnelle» (5).

La reliance avait un complice:
un concept duel 

Mes recherches et réflexions les plus récentes m’ont amené à considérer que plus que le seul concept de reliance, c’était le couple conceptuel déliance/reliance qui pouvait le mieux rendre compte des réalités humaines contemporaines: la reliance ne peut –théoriquement et pratiquement– être dissociée de la déliance, son double antagoniste et complice.

La reliance est une réalité «duelle», dialogique (6) et paradoxale: avec la déliance, qui lui est toujours liée, elle forme un couple soumis à des logiques différentes et complémentaires, toutes deux nécessaires à l’existence de la vie psychique, sociale et culturelle.

Le jour nouveau de la reliance:
un concept interprétatif  

Ce concept-charnière et «duel» ne présente pas qu’un intérêt théorique abstrait.
Il permet de rendre compte et surtout d’éclairer d’un jour nouveau des procès de reliance visant à la création de liens sociaux nouveaux, en rupture avec les structures de reliance instituées.
Dans le cadre d’un ouvrage collectif (7), il a pu être utilisé de la sorte pour décrire des phénomènes aussi divers que le désir de liaison, l’Etat-Nation, le devenir de la société civile, la reliance par le travail, la phénoménologie du deuil et de la mort, la reliance religieuse, les images et les émotions, la musique et les jeunes, la tentation communautaire, la reliance interculturelle, l’expatriation professionnelle, la dynamique des groupes, etc.
Il devrait en être de même pour relier entre elles les diverses contradictions de la présente réflexion sur l’intermédiation.

Opération reliance:
un concept opérationnel 

Mais la reliance, par delà les interprétations qu’elle favorise, se révèle un concept opérationnel, très fécond pour la définition et la mise en œuvre de divers chantiers d’intervention dans le champ des sciences humaines: en particulier pour des actions de formation et de travail social, mais également pour des pratiques psychologiques, psychanalytiques, ergonomiques, organisationnelles.
En témoignent plusieurs des contributions réunies dans l’ouvrage collectif déjà cité, consacré à la reliance, ses théories et ses pratiques et beaucoup de celles ici réunies, même si elles n’utilisent pas ce concept relativement neuf.

Une affaire de famille: 
reliance, médiation et intermédiation   

L’idée de médiation, précédemment évoquée, est importante non seulement parce qu’elle est un proche cousin de celle d’«intermédiation», mais aussi parce qu’elle étaye la dimension sociologique de ce concept-charnière entre psychologie et sociologie.

La reliance –nous l’avons dit– suppose en effet des rapports sociaux médiatisés, c'est-à-dire un procès de médiatisation (procès de reliance), une structure de médiation (structure de reliance), le résultat de cette médiation (le lien de reliance).

Or cette idée de médiation, au cœur même de celle d’«intermédiation», sous-tend le rapprochement légitime qui peut être fait entre les concepts de reliance et de médiance, second terme de notre R.M.I. hypermoderne.

MEDIANCE: VALORISER LA PARTICULARITE DE CHACUN

Le terme de médiance –très intéressant car il évoque précisément cette idée de médiation, de lien, de reliance, d’intermédiation– a été avancé par Auguste Berque.

Celui-ci, cherchant à rendre compte des diverses dimensions de la culture et de l’espace japonais (8), a construit ce vocable par la combinaison de trois éléments (9): «medi» (c'est-à-dire la racine latine de «milieu»), «ambiance» et «médiante» (terme de musique qui désigne en harmonie le troisième degré de la gamme, entre tonique et dominante, et qui forme la tierce).
Nous retrouvons donc, au cœur de la médiance, cette idée de tiers médiateur qui fonde les liens de reliance… et les pratiques d’intermédiation.

Le concept de «médiance» tend à exprimer une dimension propre du milieu, et ce à partir de trois notions japonaises (10): fudo, en et engawa, lesquelles évoquent notamment la plate-forme ou la véranda entre la maison et le jardin (l’on connaît la valeur symbolique des jardins japonais), c'est-à-dire un système médiateur (une structure de reliance) reliant la maison (= la culture) et le jardin (= la nature), le social et le physique, l’existence sociale et l’existence naturelle.

Cette médiance, dimension propre du milieu, fait et donne sens. Les deux –la médiance et le sens– tendent à se dissoudre à l’occasion de deux mouvements symétriques: vers la périphérie d’un milieu, et dans l’appropriation d’un lien singulier (à l’extrême, celle du corps d’un sujet).
Il y aurait alors variation de la médiance, comme densité de sens (11).

La médiance, en tant qu’expression géographique et historique, de l’alternance (de la reliance) nature/culture fonde à la fois (12):
- l’illusion (subjective) qui nous fait souvent paraître naturel ce qui résulte en fait de la culture et de l’histoire ;
- la possibilité (objective) que l’action humaine embraye sur la nature, et vice versa ;
- la volonté qu’a l’homme de créer la nature, de la dépasser dans son domaine propre.

La médiance implique une organisation du rapport de chaque lieu avec chacun de ses voisins de telle sorte que la particularité de chacun soit valorisée.

Michel Maffesoli voit en elle, à l’ère de la post-modernité, le vecteur de l’être-ensemble social, de la constitution de la société: une apparence au creux de laquelle se dévoile en profondeur la reliance en ses multiples facettes (13).

Là, le temps (procès de reliance) se contracte en espace (structure de reliance) afin de «former» la société (liens de reliance).

En, creuset de la médiance, est un concept qui renvoie à de nombreux termes tenant du lien et de la bordure.

Se fondant sur une logique du tiers non exclu (14), il suppose que A n’existe véritablement que dans sa relation C avec une entité B, et réciproquement C, troisième terme médiateur (structure de reliance) tient de A et de B, mais n’est ni l’un ni l’autre: la bordure participe de A mais n’est pas A, suppose la présence de B mais n’est pas B.

De même, au Japon, l’intermédiaire de mariage est un homme du milieu, garant des unions, et donc bien plus qu’un simple entremetteur (intermédiateur): il incarne, matérialise la relation (15).
C’est en quelque sorte, une «interstance», pour avancer dès à présent une notion qui sera développée dans quelques instants.

Notons ici une différence entre la médiance européenne et la médiance nippone: l’originalité de cette dernière réside dans son respect des interstices et des espacements, des vides et des silences, des failles «que l’on aura garde d’obturer, car d’elles vient le réel»(16).
Nulle médiance, en fait, n’est transposable: c’est l’intimité avec un milieu, dans la multiplicité de ses langages, mais surtout au-delà de tout langage, dans l’imaginaire enraciné au creux de la médiance, qui nourrit la communication réelle.
Une communication à contre-sens, comme le suggèrent les promoteurs des «interstances»(17).

INTERSTANCES: LA RELIANCE, EN SUBSTANCE...

Jean-Louis Darms et Jean Laloup se font en effet les hérauts de ces «interstances», «inter» qui selon eux, relient les substances, les nourrissent et sont nourris par elles – bref, en quelque sorte, les substances de la relation, des reliances.

Leurs conceptions, à cet égard proches de la culture japonaise, tendent à rejeter le substantialisme, cette pensée substantialiste qui suppose que tout être dispose d’un substrat, d’un «noyau dur» lui assurant stabilité et permanence.
A l’encontre de ce type de pensée, laquelle considère qu’il faut des termes constitués pour établir une relation, l’approche «interstantialiste» qu’ils défendent pose qu’il faut un «entreterme» pour que surviennent les termes (18).

Les inter ou les interstances seraient des énergies non pas allant de A à B et de B à A, mais surgissant «entre» A et B, les unissant et les séparant, les reliant et les déliant à la fois.
Ce seraient des agents de communication, d’information et de reliance, et non la relation elle-même.
Dès lors ces auteurs proposent de partir des reliants plutôt que des reliés (19), et d’arriver à concevoir que les personnes elles-mêmes sont peut-être le principal obstacle à la communication, à la reliance. 
La personne est moins la source de relations qu’un confluent de reliances, semblables au carrefour d’une cité encombrée: à la fois un «vide» vers lequel convergent des relations de tous ordres, et un «plein» qui, à l’instar d’un agent de la circulation, arrête, accélère, déroute, favorise ces relations (20).

Non seulement ce type de réflexion s’inscrit dans la perspective de la philosophie orientale, mais il rejoint également les enseignements de la physique moderne, pour laquelle le monde matériel est dénué de «logique fondamentale»(21), et les thèses d’un sociologue aussi renommé que Norbert Elias (22): pour ce dernier, lui aussi en lutte contre les excès du substantialisme, il est essentiel de penser le monde comme un tissu de relations, de dépendances réciproques qui lient et relient les individus les uns aux autres.
Les images qu’il suggère pour rendre compte de cette société maillée par les interstances, sont celles de la danse, du jeu d’échecs et de la partie de cartes (où les acteurs sont reliés par le fait qu’ils sont à la fois partenaires et adversaires, que leurs actes sont en inter-relation avec ceux de ces partenaires ou adversaires), ou encore celle du filet, des multiples fils reliés et reliants.
Les « interstances » de Darms et Laloup ne sont-elles pas les agents symboliques de cette théorie de l’inter-dépendance et des configurations chères à Elias n’éclairent-elles pas le phénomène de «surgissement des inter» qu’évoque Marie-Lise Semblat dans sa contribution à ce volume (23).

Thèse originale et relativement jargonnante, la théorie des interstances peut donc se targuer de diverses reliances scientifiques.
Elle peut notamment trouver un appui de choix dans certaines des idées avancées par Edgar Morin lui-même (24):
«A la différence de l’en-soi des substantialismes philosophiques, cette identité (Soi = Soi) a besoin du tiers: le flux énergétique, la relation écologique, la fraternité d’un autre soi…»(25)..., bref de reliance, de médiance, d’interstances … et d’intermédiations.

LE R.M.I. DU DEVELOPPEMENT HYPERMODERNE

Arrivés à ce point de nos réflexions, laissons donc flotter notre imagination.
Reliance, Médiance, Interstances, R.M.I., Revenu Minimum d’Insertion…
Les trois notions que nous avons évoquées et reliées ne constitueraient-elles pas l’investissement (= le revenu) essentiel (= minimal) à réaliser pour favoriser l’entrée (= l’insertion) –intellectuelle, affective et sociale– dans la société en gestation?
Ce R.M.I. symbolique –qui se fonde sur cette réalité que les faits sociaux ne sont pas des choses, mais des relations– est porteur de deux messages complémentaires:
. sur le plan théorique et conceptuel, il nous invite à réfléchir sur l’importance et les reliances entre ses trois notions constitutives (Reliance, Médiance, Interstances),
. sur le plan pratique et opérationnel, il nous montre la voie d’une action sociale (la reliance), écologique (la médiance) et communicationnelle (les interstances), se fondant sur divers processus d’«intermédiation».

Ce typique RMIste (mais ici ces trois mousquetaires, comme dans le célèbre roman, sont bien quatre…) ne constitue-t-il pas l’indispensable passeport pour la société de l’hypermodernité?
Plus que jamais, je l’ai dit, la modernité et sa logique de déliance (par le jeu de la raison et des rationalisations) sont présentes, actives, à l’œuvre.
Il n’y a pas réellement une post-modernité supposant la fin de la modernité, mais une modernité poursuivant son développement dialectique: les excès des reliances techniques (les nouvelles technologies) entraînent chaque jour, des déliances –sociales, économiques, culturelles– de plus en plus durement ressenties.
Face à ces problèmes d’exclusion et de dés-intégration alimentés par une modernité exacerbée, les acteurs dé-liés partent en quête de nouvelles reliances sociales, psychologiques et culturelles : témoignent de ce mouvement les multiples résurgences, pour le meilleur (les communautés, les actions humanitaires) et pour le pire (les sectes, la purification ethnique) d’un tribalisme actif.
Déliance et reliance sont dialectiquement, dialogiquemen( (26) liés: leurs logiques duelles, à la fois antagonistes et complémentaires, se développent en étroite symbiose. La modernité et son antithèse sont dans un semblable rapport dialogique.
Cette antithèse n’est donc pas réellement une «post-modernité»: certains la définissent comme une «sur-modernité» ou une «modernité avancée».
Personnellement, je préfère parler d’une «hyper-modernité», terme construit sur le même modèle que ceux d’hyper-complexité développé par Edgar Morn (27) et d’entreprise hyper-moderne avancé par Max Pagès (28), pour décrire des réalités en gestation au sein même de la modernité.

Finalement, la Reliance me paraît pouvoir être proposée comme une possible synthèse théorique et pratique des trois composantes de notre R.M.I. symbolique: elle est au cœur des problèmes de médiance et d’interstances, les traverse, les englobe et les prolonge.
Paradigme émergeant de l’hyper-modernité, elle constitue avec sa compagne la déliance une piste féconde pour comprendre l’hypermodernité, pour en définir les enjeux capitaux, pour porter remède aux «ruptures de la modernité», pour proposer une synthèse éthique entre la fission impliquée par la logique de la raison et la fusion rêvée par la logique du cœur.

Comment ne pas percevoir que cette notion de reliance recouvrant un double projet de reliances intellectuelles (scientifiques: la complexité) et de reliances existentielles (à soi, aux autres, au monde, psychologiques, sociales et politiques: travail sur l’identité, la solidarité et la citoyenneté) pourrait ou devrait constituer une base conceptuelle privilégiée pour soutenir et célébrer les pratiques d’«intermédiation», indispensables pour la réalisation de l’intérêt général et du développement social, voire local ? (29)(30)(31)

Marcel Bolle de Bal

(1) Le (psycho)sociologue belge Marcel Bolle de Bal est professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles et président d'honneur de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française. Il a été consultant social (durant de nombreuses années), conseiller communal à Linkebeek, en périphérie bruxelloise (1965-1973, 1989-2000), lauréat du Prix Maurice van der Rest (1965). Il a signé plus de 200 articles et une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels...  
. Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1990;
. Wegimont ou le château des relations humaines. Une expérience de formation psychosociologique à la gestion , Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1998;
.
Les Adieux d'un sociologue heureux. Traces d'un passage, Paris, l'Harmattan, 1999;
. Le Sportif et le Sociologue. Sport, Individu et Société, (avec Dominique Vésir), Paris, l'Harmattan, 2001;
. Surréaliste et paradoxale Belgique. Mémoires politiques d'un sociologue engagé, immigré chez soi et malgré soi, Paris, l'Harmattan, 2003;
. Un sociologue dans la cité. Chroniques sur le Vif et propos Express, Paris, l'Harmattan, 2004;
. Le travail, une valeur à réhabiliter. Cinq écrits sociologiques et philosophiques inédits, Bruxelles, Labor, 2005;
. Au-delà de Dieu. Profession de foi d'un athée lucide et serein, Bruxelles,Ed. Luc Pire, 2007;
. Le croyant et le mécréant. Sens, reliances, transcendances" (avec Vincent Hanssens), Bierges, Ed. Mols, 2008.  
(2) Je préfère ce qualificatif à celui de «post-moderne», un peu trop à la mode aujourd’hui, selon moi. En effet, la modernité continue son œuvre, la société moderne ne disparaît pas pour céder la place à une hypothétique société «post-moderne». Notre société me paraît «hyper moderne» dans la mesure, elle développe à la fois sa modernité (la déliance) et les régulations dialectiques imposées par celle-ci (les reliances). En ce sens, je rejoins Edgar Morin qui analyse «hyper-complexité» et Pax Pages qui étudie une entreprise «hyper moderne».
(3) Une partie du texte original n'est pas reprise ici dans la mesure où elle peut apparaître redondante par rapport aux textes sur la reliance récemment publiés sur ce blog. Les lecteurs intéressés trouveront néanmoins la portion manquante ci-dessous, en encadré («Vous devriez le savoir...»).
(4) Marcel BOLLE DE BAL, Les adieux d’un sociologue heureux. Traces d’un passage, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 17-50 ; Edward TIRYAKIAN.
(5) Jean MAISONNEUVE, Introduction à la psychosociologie, Paris, PUF, 1973, p. 155.
(6) Dialogique: association complexe (complémentaire, concurrente, antagoniste) d’instances nécessaires à l’existence d’un phénomène organisé (Edgar Morin, 1986, p. 98) ; «unité symbiotique de deux logiques qui se nourrissent l’une l’autre, se concurrencent,
se parasitent mutuellement, s’opposent et se combattent à mort» (Edgar Morin, La Méthode, I, p. 80).
(7)  Marcel BOLLE DE BAL (Ed.), Voyages au cœur de sciences humaines. De la reliance, 2 tomes, Paris, L’Harmattan, 1996.
(8) Augustin BERQUE, Le Sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature, (S.A.), Paris, Gallimard, 1986 ; Vivre l’espace au Japon, (V.E.J.), Paris, PUF, 1982.
(9) S.A., p. 162.
(10) S.A., pp. 53, 268.
(11) S.A., p. 162.
(12) S.A., p. 192.
(13) C.A., pp. 208-209
(14) S.A., p. 268 ; V.E.J., pp. 68-70.
(15) V.E.J., ibid., p. 204.
(16) S.A., pp. 289-290.
(17) Jean LALOUP, Interstances. Communiquer à contre-sens, (I.C.), Louvain-La-Neuve, Cabay, 1983.
(18) I.C., p. 14.
(19) I.C., p. 10.
(20) I.C., p. 35.
(21) I.C., p. 25, cf. entre autres, Capra Fritjof, Le Temps du changement, Monaco, éd. du Rocher, 1983.
(22) Cf. ELIAS Norbert, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991.
(23) SEMBLAT Marie-Lise, « De la médiation à l’intermédiation  par l’articulation de la pédagogie de l’action et d’une formation par la recherche-action », cf. supra.
(24) MORIN Edgar, La Méthode, notamment I. La Nature de la nature, Paris, Le Seuil, 1977.
(25) MORIN Edgar, Ibid., p. 212.
    (26) Cf. Edgar MORIN, La Méthode III, La Connaissance de la connaissance, 1986, pp. 98-99.
(27) Edgar MORIN, Ibid., pp. 85 et suivantes.
(28) Max PAGES et al., L’Emprise de l’organisation, Paris, Dunod, 1979. L’entreprise «hypermoderne» se caractériserait, selon ces auteurs, «par un développement fantastique des processus de médiation» (p. 35).
(29)  On s'excusera de la difficulté et de la longueur inhabituelles de cette contribution dont nous pensons néanmoins que la lecture attentive suffit à faire comprendre la raison pour laquelle elle nous a semblé devoir être présentée ici dans son entièreté. 
(30) Le contenu de ce message nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions. Pour rappel (voir note 3), une partie du texte original a été reportée en encadré («Vous devriez le savoir...»). Les titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.
(31) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. à la Slow Science (par Olivier Gosselain),
. au rapport de la reliance à l'éthique (par Marcel Bolle de Bal),
. aux sociologie compréhensive, existentielle et clinique (par Marcel Bolle de Bal),
. au personnalisme (par Vincent Triest, Marcel Bolle de Bal...).

Vous devriez le savoir...

La notion de reliance trouve son origine dans la sociologie des média. 
Roger Clausse semble être le premier sociologue à avoir défini (1) la fonction de reliance sociale des techniques de diffusion collective (cinéma, presse, radio, télévision): rupture de l’isolement, communion humaine, recherche de liens nouveaux. 
Personnellement j’en ai élargi la portée en l’utilisant pour évoquer la dynamique conduisant à recréer des liens distendus par la logique évolutive de la société dite de la modernité, en ne limitant pas le phénomène à sa seule dimension sociale (reliance aux autres) mais en y ajoutant les dimensions psychologique (reliance à soi), culturelle (reliance au monde et à son devenir), anthropologique (reliance à l’espèce) et philosophique (reliance au cosmos).
L’utilité de cette notion, sa valeur heuristique et pratique, me paraît résider dans sa capacité à poser un diagnostic éclairant sur les ruptures de la modernité, à cerner les enjeux d’une «hypermodernité» en voie d’émergence.
Le diagnostic sociologique de base comporte deux volets: la définition de notre société comme un système socio-scientifique de division et de déliance, la détection d’aspirations de reliance à l’œuvre au sein du corps social.
Une société de déliances
Notre société comporte deux sous-systèmes avec leurs dynamiques propres, étroitement interconnectées: un sous-système scientifique et un sous-système social.
Le sous-système scientifique est marqué par le triomphe de la raison simplifiante ou du paradigme de simplification, pour reprendre l’expression d’Edgar Morin: il tend à produire une connaissance atomisée, parcellaire, réductrice, bref de la déliance intellectuelle.
Le sous-système social, lui, peut être décrit comme celui des rationalisations déliantes : caractérisé par la désintégration communautaire, par la dislocation des «groupes sociaux primaires –la famille, le village, la paroisse, l’atelier– et par des applications déraisonnables de la raison scientifique, technique, sociale et culturelle, il produit une déliance existentielle aux multiples dimensions (psychologique, sociale, économique, écologique, ontologique, cosmique).
Des aspirations de reliance 
Face à ce double procès de déliance –intellectuelle et existentielle– naissent des aspirations à de nouvelles re-liances, à la fois scientifiques et humaines.
Des re-liances scientifiques : sont souhaités de divers côtés de nouveaux liens entre théorie et pratique, recherche et action, entre disciplines trop souvent cloisonnées.
Des re-liances humaines : sont révélateurs d’aspirations de ce type, l’attrait exercé par les sectes, les communautés, les luttes nationales, le mouvement écologiste, les groupes de rencontre, bref cette résurgence d’une sorte de néo-tribalisme mise en évidence par Michel Maffesoli (2).
La déliance, paradigme de la modernité 
La modernité, fondée sur l’essor de la raison, s’est construite sur le principe de séparation, voire de division: diviser pour comprendre (Descartes), diviser pour produire (Taylor), diviser pour régner (Machiavel). 
Raison abstraite et déraisonnable, elle est devenue source de déliances multiples: culturelles, urbaines, familiales, religieuses, écologiques, etc., bref de cette solitude existentielle dénoncée de divers côtés (Riesmann, Camus, Buber, …), de cette « dé-solation » stigmatisée par Hannah Arendt. 
En quelque sorte le paradigme de déliance gît au cœur de la modernité triomphante, à la fois facteur de son triomphe et générateur de la fragilité de ce dernier.
La reliance, paradigme de la post-modernité 
Telle est, réduite à l’un de ses axes essentiels, une thèse défendue avec force par Michel Maffesoli: pour lui, si le paradigme de déliance structure la modernité, la post-modernité (car lui persiste à utiliser ce terme) en revanche, devrait être caractérisée par la revitalisation du paradigme de reliance.
 Cette thèse, il l’a exposée, argumentée, plaidée dans ses nombreux ouvrages (3)
N’est-ce pas lui qui définit la «reliance» comme l’«étonnante pulsion qui pousse à se rechercher, à s’assembler, à se rendre à l’autre»(4) et qui évoque « cette chose «archaïque» qu’est le besoin de reliance» (5)
Pour lui, les manifestations de cette logique de reliance à l’œuvre dans la société post-moderne sont multiples, variées et signifiantes. 
Il range notamment parmi elles le retour des tribus, l’exacerbation des corps et des sens (6), l’idéal communautaire (7), l’essor de l’écologie, la vitalité de la socialité, l’idée obsédante de l’être ensemble (8), les identifications supplantant les identités, le présentéisme, le carpe diem (9), l’immoralisme éthique, le lococentré s’élevant face à l’égocentré, la baroquisation du monde, la prégnance des images (10), le rôle du look et de la mode, l’exacerbation de la mystique et de la religion (11), le règne de Dionysos le reliant succédant à celui d’Apollon le déliant. 
S’inscrivant dans la mouvance des idées développées par Gilbert Durand et Edgar Morin, il détecte dans la post-modernité et son effervescence la fin de la séparation entre nature et culture, l’émergence du «divin social»(12), l’épanouissement de la reliance comme forme profane de religion, d’une sorte de transcendance immanente (13).
La reliance, concept sociologique 
Une première approche superficielle de l’idée de reliance pourrait donner à penser qu’il s’agit d’un concept d’essence psychologique renvoyant aux besoins et désirs qu’éprouveraient les individus perdus au sein de la foule solitaire, de nouer ou renouer des relations affectives (des liens sociaux) avec autrui: dans ces conditions, les sociologues n’en auraient que faire. 
Telle n’est pas ma conviction. 
La dimension sociologique du concept saute aux yeux dès que l’on désire prendre en considération le fait que l’acte de relier implique toujours une médiation, un système médiateur… ce qui, encore une fois, nous rapproche de la notion d’intermédiation.
Reliance sociale et système médiateur 
Les acteurs sociaux sont à la fois liés (ils ont des liens directs entre eux), et re-liés par un ou des systèmes médiateurs (qu’il s’agisse d’une institution sociale, d’un système culturel de signes ou de représentations collectives). 
Dans la relation intervient un troisième terme. 
Naissent ainsi ce que Eugène Dupréel a appelé des «rapports sociaux complémentaires» (14).
La définition de la reliance peut donc être affinée et être formulée dans les termes suivants: «la production de rapports sociaux médiatisés, c'est-à-dire de rapports sociaux complémentaires». 
Ou en d’autres termes : «la médiatisation de liens sociaux».
Les systèmes médiateurs mis en jeu par cette médiation, peuvent être:
- soit des systèmes de signes (la langue, la possession d’objets de consommation…) ou de représentations collectives (les croyances, la culture…) permettant la communication, l’échange, la reliance;
- soit des instances sociales (groupes, organisations, institutions…), déterminant et modelant les rapports de reliance. 
La reliance sociale, concept tri-dimensionnel 
A partir du fait que la reliance n’existe pas indépendamment d’instances médiatrices, trois sens du concept «reliance sociale» peuvent être distingués d’un point de vue sociologique, selon que cette reliance est envisagée:
- en tant que médiatisation, c'est-à-dire comme le processus par lequel des médiations sont instituées qui relient les acteurs sociaux entre eux: c’est le procès de reliance (reliance-procès);
- en tant que médiation, c'est-à-dire comme le système, plus ou moins institutionnalisé, reliant les acteurs sociaux entre eux ; c’est la structure de reliance (reliance-structure);
- en tant que produit, c'est-à-dire comme le lien entre les acteurs sociaux résultant du ou des systèmes médiateurs dont font partie ces acteurs ; c’est le lien de reliance (reliance-lien).

M. B.d.B.

(1) Roger CLAUSSE, Les Nouvelles, Bruxelles, éd. de l’Institut de Sociologie, 1963.
(2) Michel MAFFESOLI, Le Temps des tribus, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
(3) En particulier dans le Temps des tribus (T.T.), op. cit. Au Creux des apparences (C.A.), Paris, Plon, 1990 ; La Transfiguration du politique (T.P.), Paris, Grasset, 1992 ; La Contemplation du monde (C.M.), Paris, Grasset, 1993.
(4) T.P., p. 41.
(5) C.M., p. 151.
(6) C.A., p. 66.
(7) C.M., p. 18.
(8) C.A., p. 28.
(9) C.A., p. 48; T.P., p. 18.
(10) C.M., pp. 21, 131, 165.
(11) C.A., pp. 27, 83, 84, 195, 215; T.P., p. 137.
(12) C.M., p. 104.
(13) C.A., p. 27.
 (14) Eugène DUPREEL, Traité de Morale, vol.1, Bruxelles, Presses Universitaires, 1967, p. 300.

mercredi 13 juin 2012

Actu. Indignez-vous: l'austérité ne fonctionne pas


Be Outraged: Austerity isn't working«Be Outraged: 
Austerity isn't working.»
«Indignez-vous: 
l'austérité ne fonctionne pas.»
Le titre du dernier ouvrage 
parrainé par Oxfam 
entend ne laisser 
aucune place 
à l'équivoque. 
Et envisager
des solutions alternatives 
aux plans d'austérité 
actuellement imposés 
en Europe.

La crise économique mondiale est sur toutes les lèvres et sous toutes les plumes. 
Elle aura bien sûr des répercussions fort importantes sur la génération d'Européen-ne-s qui est la nôtre.
Mais pas seulement. 
Les habitant-e-s des pays en développement, notamment, sont eux aussi concernés au premier chef. 
De là la question posée par un panel d'économistes, sociologues et autres chercheurs, ainsi que par l'un ou l'autre fonctionnaires internationaux (1)...  
«Comme, à travers le monde, les personnes pauvres subissent les retombées d'une crise qu'elles n'ont en aucun cas provoquée, il est important de se demander: peut-on faire mieux que cela?»
Pour tenter de répondre à cette interrogation, les douze économistes et spécialistes des sciences sociales en question ont été relayés par Oxfam.
De là la publication d'une série d'analyses et de recommandations qui viennent contribuer,  en anglais, au débat vital sur l'impact de la crise économique et sur les moyens d'y remédier.
«La poursuite de la déflation dans les pays en développement aura pour effet d'infléchir la croissance dans le reste du monde et, donc, d'accentuer l'indigence des populations les plus pauvres, expliquent les auteurs de l'ouvrage. 
Pour orienter différemment les politiques des pays européens, un changement d'état d'esprit sera nécessaire, de même qu'un renforcement des initiatives internationales. 
Le plan de relance approuvé lors de la réunion du G20 de Londres, en 2009, a permis de redresser l'économie pendant une année et contribué à l'obtention d'un taux de croissance mondiale de 4 % en 2010. 
Nous avons aujourd'hui énormément besoin d'un nouveau plan de relance et d'un regain de coordination.
A travers l'Europe, les gens ordinaires sont frappés par la crise.
Celle-là même qui a été provoquée par la prodigalité excessive des banques.
»

Selon que vous soyez puissant ou misérable...

«Au moment où la récession s'installe, alors que des millions de personnes ne savent pas de quoi demain sera fait et dès lors que les services publics essentiels font les frais des coupes budgétaires que l'on sait, les revenus de la tranche supérieure ont connu un essor au Royaume-Uni, aux États-Unis et dans de nombreux autres pays. 
Parallèlement, plus de 10% des adultes européens se retrouvent au chômage, soit une progression de 50 % depuis 2008. 
"Be Outraged" affirme qu'il est temps aujourd'hui que les économistes fassent entendre leur voix et défendent des solutions alternatives afin de résorber ces inégalités croissantes et de réparer les échecs de la débâcle bancaire et des mesures d'austérité.
Cet ouvrage appelle à l'adoption d'une nouvelle approche de l'économie qui s'appuie sur l'action des gouvernements pour promouvoir la croissance et transformer le secteur financier, faisant passer ce dernier "d'un mauvais maître à un bon serviteur". 
L'une de ses recommandations concerne la mise en application de la taxe Robin des Bois
Oxfam a toujours été à l'avant-garde de cette formidable idée et, aujourd'hui, des millions de personnes à travers le monde demandent également l'instauration de cette taxe sur les transactions financières, une précieuse source de revenus qui permettrait en outre de contrôler la spéculation.
Alors que la Grèce vacille au bord de l'abîme politique et économique, le moment semble plus que jamais opportun pour exiger l'adoption de politiques économiques différentes face à l'échec des plans d'austérité. 
Récemment, les dirigeants européens se sont réunis pour débattre des meilleurs moyens de stimuler la croissance d'un bout à l'autre du continent. 
Une rencontre s'est déroulée quelques semaines seulement après l'élection d'un nouveau président français, François Hollande, qui a promis l'adoption de politiques plus axées sur la croissance. 
L'Europe doit au plus vite s'échapper du piège de l'austérité qui, petit à petit, se referme sur elle tandis que la dette des pays se réduit encore plus lentement, et parfois même augmente.
 L'un des auteurs, Richard Jolly, affirme que les dirigeants européens qui promeuvent l'austérité comme solution à la crise économique actuelle sont coupables de "mauvaise application de l'économie, mauvais calculs arithmétiques et ignorance des leçons de l'Histoire". 
Alors que l'austérité continue à sévir, il est temps que nous commencions à étudier les solutions politiques alternatives qui permettraient d'améliorer la vie des gens ordinaires aux quatre coins de la planète.»

(1) Jolly, Richard;  
Cornia, Giovanni Andrea;
Elson, Diane; 
Fortin, Carlos,
Griffith-Jones, Stephany
Helleiner, Gerry;
 van der Hoeven, Rolph;
Kaplinsky, Raphie; 
Morgan, Richard;
Ortiz, Isabel;
Pearson, Ruth;
Stewart, Frances.

lundi 11 juin 2012

Actu. Roosevelt 2012. Mobilisation générale !


«Des décisions fondamentales seront prises 
dans les jours qui suivent le deuxième tour 
des législatives françaises.  
Il est important qu’on puisse annoncer à ce moment là 
que Roosevelt 2012 a passé le cap symbolique 
des 100.000 signataires.»
Au nom du collectif, 
 Stéphane Hessel, Bruno Gaccio et Pierre Larrouturou 
appellent donc à la mobilisation...

«Les prochaines semaines vont être fondamentales, expliquent Hessel, Gaccio et Larrouturou.
Alors que l’UNEDIC annonce 420.000 chômeurs supplémentaires d’ici fin 2013, nul ne sait encore quel sera le contenu réel du sommet social de juillet et des négociations qui suivront. 
Nul ne sait non plus ce que la France va mettre sur la table pour sortir de la crise de la Zone euro.
Sur ces deux questions, sommet social et avenir de l'Europe, notre collectif commence à être entendu grâce à la mobilisation de ses signataires. 
Ces derniers jours les grands médias s'intéressent de plus en plus à notre démarche et à nos solutions: de l’Expansion à l’Humanité, de I télé à Arte, France 5, France Inter ou, en Belgique, la RTBF.
Par ailleurs nous avons des contacts intéressants à l’Élysée comme à Matignon, et avec des responsables syndicaux.
Il y a des portes qui s’ouvrent mais nous devons aussi faire face à de grosses zones d’inertie et à des oppositions.
Nous sommes déjà 60.000 et des groupes de citoyens s'organisent dans toutes les régions mais c'est maintenant qu'il faut accélérer. 
Alors, s’il vous plaît, prenez cinq minutes ce week-end pour envoyer un email ou appeler toutes celles et ceux qui pourront être intéressés parmi vos amis, votre famille ou vos collègues de travail.
Ne vous dites pas que d’autres vont le faire à votre place. 
Faites-le vous-même s’il vous plaît. 
Pour de vrai!
Convaincre deux ou trois personnes dans les prochains jours? 
Chacun(e) de nous en est capable. 
Alors au travail!»

jeudi 7 juin 2012

Invincibilité et fatalité de la solitude, fût-elle acceptée. A l'origine était la liance...

 
Après la reliance 
et la déliance, 
la liance.
Un troisième terme.
qui vient compléter 
le triangle conceptuel
de Marcel Bolle de Bal (1).
Troisième?
Oui.
Dans la présentation 
du moins.
Car chronologiquement,
cette notion sociologique
serait première. 
A l'origine, par conséquent, 
était la liance.
Celle-là même 
qui expliquerait 
que notre solitude, 
toute acceptée et partagée
qu'elle puisse être,
ne s'en avère pas moins 
irrémédiablement indépassable. 
Donc invincible. 
Et fatale. 

Marcel Bolle de Bal

La «liance».
D’où sort-elle?
Et quelle peut bien être sa signification épistémologique?

Le secret de la «liance»

C’est Jos Tontlinger qui a été le premier à noter (2) l’étonnante absence, dans mes premiers écrits, de la notion de «liance», probable ancêtre commun des termes «dé-liance» et «re-liance». 
Celui-là constitue logiquement la racine sémantique de ceux-ci.
Tant la «dé-liance» que la «re-liance» suggèrent l’existence d’un lien ancien (l’énigmatique «liance»), qui aurait été dé-fait et qu’il s’agirait de re-trouver afin de reconquérir la liance perdue (ou fantasmée), des actes de re-liance seraient posés, mus par un désir de re-liance, de surmonter les dé-liances subies…

Mais alors quel serait cet état antérieur, cette situation de pré-déliance, cette «liance» originaire? 
A cette question, Francine Gillot-de Vries, psychologue spécialiste du développement de l’enfant, apporte un début de réponse et ouvre un champ de réflexion potentiellement fécond lorsqu’elle évoque la «liance» (3) physique et psychique qui unit de façon «cet état de bien-être éprouvé dans le ventre maternel» qui va être interrompu au moment de la naissance, lors de cette première et brutale «dé-liance» physique et psychique, lors de cette sorte de «dé-ception», dialectiquement et dialogiquement liée à l’événement de la conception. 
La «liance», état du foetus fusionné et fusionnant avec la mère, croissance d’un être indistinct mais tendant à se distinguer, est donc bien à la fois physique et psychique: physique pour répondre aux lois de la biologie, psychique en ce qu’elle constitue un des traits spécifiques de la maternité. 
En avançant ainsi l’idée d’un état et d’un processus de «liance», la psychologie n’est-elle pas en mesure d’enrichir la théorie sociologique de la reliance? 
Ne pourrions-nous considérer qu’à l’inverse de la reliance définie par la création ou la recréation de liens sociaux médiatisés, la «liance», elle, concernerait essentiellement des liens humains immédiats, non médiatisés (ou médiatisés par l’une des composantes du lien lui-même: le corps de la mère, le cordon ombilical)? 
En d’autres termes: le corps maternel constituerait une structure de (re)-liance sans tiers médiateur. 
Sans doute d’aucuns seront-ils tentés de parler de reliance fusionnelle, expression non exempte des contradictions conceptuelles (dans la mesure où la reliance, dans une perspective normative, serait –telle est du moins ma conception– caractérisée par l’acceptation de la séparation, des différences de la solitudes… bref d’inévitables déliances): à cet égard, le terme «liance» paraît plus pertinent pour rendre compte de la réalité physique et psychique vécue durant la grossesse par la future mère et le futur enfant. 
Dans la foulée de cette expérience, la naissance ne peut manquer d’être éprouvée comme un double choc: la fin d’un monde et la création d’un nouveau monde, la sortie de l’existence intra-utérine et l’entrée dans la vie, l’adieu à la liance et l’expérience de la déliance. 
Double choc qui dès lors va nourrir la nostalgie des temps révolus, les permanentes quêtes de reliance enracinées dans ce vécu de dé-liance et le subséquent besoin de re-liance: toute la vie de l’individu n’est-elle pas marquée par le puissant désir de retrouver le paradis perdu de la liance originelle, par l’utopie de l’éternel retour à cette union symbiotique, par l’insatiable recherche de cette relation privilégiée à jamais enfuie (et enfouie) via une série de démarches conscientes et inconscientes, à travers le sexe, la religion, la nature, l’art, les drogues, la méditation, etc? 
L’union est rêvée comme béatitude, la séparation crainte comme menace. 
Et pourtant nous ne cessons de nous éloigner de l’une (la liance) pour affronter l’autre (la déliance). 
Le besoin de devenir un être distinct (dé-lié), libéré des liens qui ligotent, est aussi prégnant que le désir de fusionner à jamais (désir de liance… et donc de re-liance).

Partage des solitudes acceptées

L’apparition de cette nouvelle notion de «liance», en particulier sous l’impulsion de psychologues, suscite un fascinant écho lorsque nous écoutons les propos du sociologue et philosophe Edgar Morin (4)
Lui aussi fait spontanément appel à l’idée de «liance». 
Mais, fidèle à ses options épistémologiques, il est tenté de lui octroyer un sens métaphysico-cosmogonique: pour lui, cette notion évoque le vide primitif, une entité primordiale caractérisée par un état d’indifférenciation. 
Evoquant la Kabbale, («le retrait de Dieu amène la rupture des vases de perfection»), il nous rappelle qu’au début de celle-ci il est écrit: «Au commencement, Elohim sépara la lumière des ténèbres». 
Notre monde est donc bien marqué de l’origine par la rupture et la séparation… atavisme qui génère notre obscure aspiration à la «re-liance», à retrouver quelque chose non point identique, mais similaire à la «liance» originaire car le problème, selon lui, c’est l’union du séparé et de l’inséparable: «nous espérons retrouver quelque chose dont nous sommes maintenant séparés, mais qui nous rende inséparables… 
La reliance n’abolira pas la séparation, mais la transformera» .

En cela, les conceptions d’Edgar Morin rejoignent la définition normative de la reliance sociale telle que je l’ai formulée à plusieurs reprises : «le partage des solitudes acceptées, l’échange des différences respectées, la rencontre des valeurs assumées, la synergie des identités affirmées…». (5)(6)

Marcel Bolle de Bal

(1) Le (psycho)sociologue belge Marcel Bolle de Bal est professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles et président d'honneur de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française. Il a été consultant social (durant de nombreuses années), conseiller communal à Linkebeek, en périphérie bruxelloise (1965-1973, 1989-2000), lauréat du Prix Maurice van der Rest (1965). Il a signé plus de 200 articles et une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels...  
. Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1990;
. Wegimont ou le château des relations humaines. Une expérience de formation psychosociologique à la gestion , Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1998;
.
Les Adieux d'un sociologue heureux. Traces d'un passage, Paris, l'Harmattan, 1999;
. Le Sportif et le Sociologue. Sport, Individu et Société, (avec Dominique Vésir), Paris, l'Harmattan, 2001;
. Surréaliste et paradoxale Belgique. Mémoires politiques d'un sociologue engagé, immigré chez soi et malgré soi, Paris, l'Harmattan, 2003;
. Un sociologue dans la cité. Chroniques sur le Vif et propos Express, Paris, l'Harmattan, 2004;
. Le travail, une valeur à réhabiliter. Cinq écrits sociologiques et philosophiques inédits, Bruxelles, Labor, 2005;
. Au-delà de Dieu. Profession de foi d'un athée lucide et serein, Bruxelles,Ed. Luc Pire, 2007;
. Le croyant et le mécréant. Sens, reliances, transcendances" (avec Vincent Hanssens), Bierges, Ed. Mols, 2008.  
(2) Jos TONTLINGER, « Du côté de la psychanalyse : reliance, déliance, liance, ou la vie secrète d’un concept original et originaire“, in Marcel BOLLE DE BAL (ed.), Voyages au cœur des sciences humaines, op. cit., t. 1, pp. 189-195.
(3) Francine GILLOT-de VRIES, « Du côté de la psychologie : reliance et déliance au cœur du processus d’individuation », in Marcel BOLLE DE BAL (ed.), op. cit., tome 1, pp. 181-188.
(4) Edgar MORIN, « Vers une théorie de la reliance généralisée ? », in Marcel BOLLE DE BAL (ed.), op. cit., tome 1, pp. 315-326.
(5) Le contenu de ce message nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions. Il constitue la neuvième partie d'un texte qui a déjà fait l'objet d'une publication: Bolle de Bal Marcel, Reliance, déliance, liance: émergence de trois notions sociologiques, in Sociétés 2003/2 (no 80), pp.99-131. Le solde du texte original suivra. Le titre et le chapeau sont de la rédaction.
(6) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. à la reliance, à la médiance et aux interstances (par Marcel Bolle de Bal),
. à la sociologie existentielle (par Marcel Bolle de Bal),
. au personnalisme (par Vincent Triest, Marcel Bolle de Bal...).

Repères bibliographiques

Ouvrages

Nombreux sont les ouvrages traitant de divers aspects de la reliance. Le lecteur intéressé trouvera une liste de ceux-ci à la fin du deuxième tome du livre le plus complet publié sur la question :

Marcel BOLLE DE BAL (ed.), Voyages au cœur de sciences humaines. De la reliance, Paris, L’Harmattan, 1996. Avec notamment des contributions de René Barbier, Geneviève Dahan-Seltzer, Eugène Enriquez, Alain Eraly, Franco Ferrarotti, Vincent de Gaulejac, Francine Gillot-de Vries, Salvador Giner, Véronique Guenne, Vincent Hanssens, Monique Hirschhorn, Françoise Leclercq, Michel Maffesoli, Carlo Mongardini, Edgar Morin, Max Pages, René Passet, Guy Rocher, Renaud Sainsaulieu, Marc-Henri Soulet, Evelyne Sullerot, György Szell, Gabriel Thoveron, Liliane Voyé.

Le premier livre consacré à cette notion a été : Marcel BOLLE DE BAL, La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contre-culture, Bruxelles, Edit. de l’Université de Bruxelles, 1985.

Parmi ceux traitant spécifiquement des thèmes de la reliance, on retiendra plus particulièrement, en plus de ceux cités en cours d’article.

Jean-Louis DARMS et Jean LALOUP, Interstances, communiquer à contre-sens, Louvain-la- Neuve, Cabay, 1983.
Michel MAFFESOLI, Au creux des apparences. Pour une éthique de l’esthétique, Paris, Plon, 1990.
Michel MAFFESOLI, La transfiguration du politique. La tribalisation du monde, Paris, Grasset, 1992.
Michel MAFFESOLI, La contemplation du monde. Figures du style communautaire, Paris, Grasset, 1993.
Edgar MORIN, Terre-Patrie, Paris, Seuil, 1993.
Edgar MORIN, Mes démons, Paris, Stock, 1994.
Edgar MORIN, Reliances, La Tour d’Aigues, Ed. de l’Aube, 2000
Renaud SAINSAULIEU, Des sociétés en mouvement. La ressource des institutions intermédiaires, Paris, Desclée de Brouwer, 2001
Evelyne SULLEROT, Pour le meilleur et sans le pire, Paris, Fayard, 1984.
Gabriel THOVERON, Radio et télévision dans la vie quotidienne, Bruxelles, Ed. de l’Institut de Sociologie de l’ULB, 1970.


Articles de l’auteur

Ce thème a été développé en ses diverses dimensions dans une cinquantaine d’articles. Ne seront repris ici que les plus significatifs d’entre eux.

« Nouvelles alliances et reliance : deux enjeux stratégiques de la recherche-action », Revue de l’Institut de Sociologie, 1981/3, pp. 573_587.
« Reliance : Connexions et sens », Connexions, 1981,n°33, pp. 9-36.
« Société éclatée et nouveau travail social », Revue Française de Service Social », 1984, n°141-142, pp. 43-57.
« Dédramatiser l’informatique : formation et stratégie de reliance », Bulletin de l’IDATE, Montpellier, mai 1986, pp. 155 ;160.
« Aspirations au travail et expérience du chômage : crise, déliance et paradoxes », Revue Suisse de Sociologie, 1987/1, pp. 63-83.
« Au cœur du temple : une expérience de reliance ou la tribu retrouvée », Sociétés, 1989/9, pp.11-13.
« La reliance ou la médiatisation du lien social : la dimension sociologique d’un concept-charnière », in Le lien social, ( Actes du XIIIe Congrès de l’AISLF ) , Genève, Université de Genève, 1989, pp. 598-611.
« Devoir-vieillir et vouloir-devenir », Revue Internationale d’Action Communautaire, Montréal, 1990, n°23/63, pp. 47-55.
« De l’esthétique sociale à la sociologie existentielle : sous le signe de la reliance », Sociétés, 1992, n°36, pp. 169-178.
« Maffesoli le réenchanteur : du creux des apparences au cœur des reliances » Cahiers de l’Imaginaire, 1992, n°8, pp. 143-156.
« La reliance : enjeu crucial pour le travail social », i Marc-Henry Soulet (ed.), Essai de définition théorique d’un problème social contemporain,, Fribourg ( Suisse ), 1994, pp.41-57.
« Pour une psychosociologie du syndicalisme », Revue Internationale de Psychosociologie, 1996, n°4, vol.III, pp. 151-162.
« La consultance sociologique et socianalytique », in Claude Beauchamp (ed.), Démocratie, culture et développement en Afrique Noire , Paris , l’Harmattan, 1997, pp. 299-308.
« Reliance, Médiance, Interstances : le R.M.I. de l’hypermodernité, Les Cahiers de l’Imaginaire, n° 14-15, ( Martine Xiberras ed.) , 1997, pp. 119-126.
« Transaction et reliance. La rencontre de deux concepts complémentaires », in M.F.Freynet, M.Blanc et G.Pineau (eds.), Les transactions aux frontières du social, Lyon, Chronique Sociale, 1998, pp.43-55.
« Déliance, reliance, alternance : de la complexité initiatique ou de l’initiation à l’hyper-complexité », in Pierrette Lhez, Dominique Millet et Bernard Séguier (eds.), Alternance et complexité en formation. Education, Santé, Travail social, Paris, Ed. Seli Arslan, 2001, pp. 149-157.

Pour être partiellement complet, il convient de citer d'autres ouvrages de l’auteur dans lequel le lecteur intéressé pourra trouver maintes analyses articulées autour des notions de reliance et de déliance:

Wégimont ou le château des relations humaines . Une expérience de formation psychosociologique à la gestion ( un séminaire de sensibilisation aux reliances), Bruxelles , Presses Interuniversitaires Européennes (PIE), 1998.
La Franc-Maçonnerie, porte du devenir. Un laboratoires de reliances, Paris, Detrad, 1998.
Les adieux d’un sociologue heureux. Traces d’un passage, Paris, L’Harmattan, 1999 ;
Le sportif et le sociologue. Sport, individu et société, Paris, L’Harmattan, 2000 ( avec Dominique Vésir)

Thèses et mémoires ayant la reliance comme concept de base

Bernard de BECKER, Croyance et reliance. Le cas du New Age, Université Catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve, 1996.
Marie-France FREYNET, Exclusion et lien social. Eléments pour une approche des médiations du travail social, Université de Tours, Sciences de l’Education, 1992.
Marie-Pierre GAYERIE, Dynamique de la reliance sociale. Approches sur quelques formes personnelles de la socialité chez les jeunes, Paris, Université de Paris V, Sorbonne, 1992.
Jean-Louis LE GRAND, Etude d’une communauté à orientation thérapeutique. Histoire de vie de groupe, perspectives sociologiques, Paris, Université de Paris VIII, 1987.
Frédérique LERBET-SERENI, De la relation paradoxale au paradoxe de la relation. Le travail du versus. Contribution à une éthique de l’accompagnement, Université de Tours, 1997.
Jacqueline ROFESSART, De l’appropriation à la gestion des espaces de travail. Stratégies adaptatives au sein d’une organisation, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Faculté des Sciences Psychologiques et Pédagogiques, 1984.
Dominique VIOLET, Analogie et complexité, Université de Pau, 1999.

lundi 4 juin 2012

Déliance. On demande: société raisonnable...

En quête 
d’une société raisonnable,
Marcel Bolle de Bal
(1) plaide 
pour «un système 
socio-scientifique 
d’alliance 
et de reliance».
Et parle d'un crépuscule
de la «déliance»
caractéristique 
de la modernité.
Place à la  «reliance»,
attribut escompté de la post-modernité.
Ou plutôt à la «reliance/déliance»,
paradigme proposé pour l'hyper-modernité...

Marcel Bolle de Bal

Libérés de la nature par l’usage de la raison et de la science, les hommes de notre temps deviennent prisonniers de leur culture rationaliste et scientifique. 
De plus en plus reliés par leurs techniques –la voiture, la radio, la télévision, le téléphone, la chaîne, l’ordinateur–, ils le sont de moins en moins par les structures sociales. 
La spécialisation scientifique se prolonge dans le travail en miettes, la famille en lambeaux, le village en ruines. 
Désintégration atomique et désintégration communautaire ne sont que les deux faces d’un même phénomène. 
Surgit alors des profondeurs du corps social une aspiration profonde –dont la revendication écologique constitue une manifestation d’avant-garde– à un renouveau de reliance, à de nouvelles alliances entre l’homme et la nature, entre l’homme et les sciences, à une société (réellement) «raisonnable», c'est-à-dire, si nous ouvrons à la fois le dictionnaire et nos oreilles, «douée de (vraie) raison».

Les mutations du sous-système scientifique: 
raison complexe et nouvelles alliances

La science, aujourd’hui, est à un tournant. 
Une mutation radicale germe en son sein. 
Cette mutation se prépare tant dans le champ des sciences dites «exactes» que dans celui des sciences dites «humaines».

Dans le champ des sciences de la nature, cette «métamorphose de la science» est annoncée par Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, qui ont fait de ce thème le sous-titre de l’ouvrage dans lequel ils plaident en faveur d’une Nouvelle Alliance 
. entre l’homme et la nature, 
. entre l’homme et le monde qu’il décrit, 
. entre système observateur et système observé, 
. entre culture scientifique et culture humaniste, 
. voire entre les diverses cultures scientifiques (2).
Dans le même sens se situe l’effort d’Edgar Morin pour échapper à la pensée mutilée et mutilante, pour réintégrer le sujet dans le paradigme de la science, à la fois par le haut (l’observateur-concepteur) et par le bas (l’observé-conçu); ou, en d’autres termes, pour substituer au paradigme de simplification un paradigme de complexité, pour nourrir celui-ci des ambiguïtés, des paradoxes, des contradictions, des incertitudes rejetées par celui-là (3).

Dans le champ des sciences de l’homme également, une métamorphose du travail scientifique est en gestation. 
Pour nous limiter à la sociologie, nous pouvons constater que deux éminents sociologues français, Michel Crozier et Alain Touraine, tous deux élevés dans le sérail de la théorie théorisante, en arrivent dans des perspectives et par des chemins différents à des conclusions convergentes (4).

Tous deux tentent de se définir par rapport à l’inévitable problématique de l’action dans, sur et avec les systèmes sociaux; tous deux voient dans le développement des capacités relationnelles et institutionnelles des groupes, organisations et mouvement sociaux un des objets du travail sociologique. 
A côté de la sociologie classique à orientation théorique, émerge ainsi peu à peu une socianalyse ( même si référence sémantique n’y est point faite), c'est-à-dire une sociologie à orientation clinique, proliférant dans au moins neuf directions (5)
. l’intervention socio-technique préconisée par l’ Institut Tavistock de Londres (6),
. l’intervention socio-psychanalytique imaginée par Gérard Mendel (7)
. l’intervention psycho-sociologique inspirée par Kurt Lewin et reprise par Max Pages (8),
. l’intervention socio-analytique inventée par Elliot Jaques (9)
. l’intervention socio-pédagogique animée par Alain Meignant et René Barbier (10),
. l’intervention socio-clinique défendue par Eugène Enriquez et Vincent de Gaulejac (11),
. l’intervention socio-organisationnelle chère à Michel Crozier (12)
. l’intervention socio-historique illustrée par Alain Touraine (13)
. l’intervention socianalytique proprement dite lancée par les époux Van Bockstaele, à qui il convient de reconnaître la paternité de l’expression (14).

La métamorphose de la science implique donc plusieurs nouvelles alliances: non seulement entre l’homme et la nature, entre sciences de l’homme et sciences de la nature, mais aussi entre les diverses sciences de l’homme (sociologie, psychologie, économie, histoire…), entre théorie et pratique, recherche et action (15), expérimentation et expérience.

La mutation du sous-système social: 
aspirations de reliance 
et aspirations de nouvelles structures de reliance

A ces besoins de «nouvelles alliances» dans le champ scientifique correspond le besoin de nouvelles reliances dans le champ social.

Les producteurs écrasés par l’anonymat des grandes organisations bureaucratiques, les consommateurs affolés devant les tentatives de la société de l’hyper-choix, les citoyens perdus dans la foule solitaire partent en tâtonnant à la recherche de nouveaux liens sociaux, expérimentent de nouvelles structures de reliance: 
. communautés familiales, 
. comités de quartiers, 
. boutiques de droit, 
. écoles nouvelles, 
. médecine de groupe, 
. alcooliques anonymes, 
. associations et sectes diverses. 
Les «révolutions minuscules», comme les a qualifiées un jour la revue Autrement.

Ainsi, à côté d’un vaste secteur où règne l’hétéronomie tend à émerger un secteur où l’autonomie s’offre un espace pour prendre racine (16), en contrepoint de l’irrésistible processus de déliances se tissent de nouvelles reliances…

Déliances intellectuelle et existentielle

Résumons-nous.

Notre société comporte deux sous-systèmes avec leurs dynamiques propres, étroitement interconnectées : un sous-système scientifique et un sous-système social.

Le sous-système scientifique est marqué par le triomphe de la raison simplifiante ou du paradigme de simplification, pour reprendre l’expression d’Edgar Morin: il tend à produire une connaissance atomisée, parcellaire, réductrice, bref de la déliance intellectuelle.

Le sous-système social, lui, peut être décrit comme celui des rationalisations déliantes: caractérisé par la désintégration communautaire, par la dislocation des «groupes sociaux primaires» –la famille, le village, la paroisse, l’atelier– et par des applications déraisonnables de la raison scientifique, technique, sociale et culturelle: il produit une déliance existentielle aux multiples dimensions (psychologique, sociale, économique, écologique, ontologique, cosmique).

Aspirations de reliance

Face à ce double procès de déliance –intellectuelle et existentielle– naissent des aspirations à de nouvelles re-liances, à la fois scientifiques et humaines.

Des re-liances scientifiques: sont souhaités de divers côtés de nouveaux liens entre théorie et pratique, recherche et action, entre disciplines trop souvent cloisonnées.

Des re-liances humaines: sont révélateurs d’aspirations de ce type, l’attrait exercé par les sectes, les communautés, les luttes nationales, le mouvement écologiste, les groupes de rencontre, bref cette résurgence d’une sorte de néo-tribalisme mise en évidence par Michel Maffesoli (17).

La déliance, paradigme de la modernité

La modernité, fondée sur l’essor de la raison, s’est construite –nous l’avons vu- sur le principe de séparation, voire de division: 
. diviser pour comprendre (Descartes), 
. diviser pour produire (Taylor), 
. diviser pour régner (Machiavel). 
Raison abstraite et déraisonnable, elle est devenue source de déliances multiples: culturelles, urbaines, familiales, religieuses, écologiques, etc., bref de cette solitude existentielle dénoncée de divers côtés (Riesman, Camus, Buber, …), de cette «dé-solation» stigmatisée par Hannah Arendt. 
En quelque sorte le paradigme de déliance gît au cœur de la modernité triomphante, à la fois facteur de son triomphe et générateur de la fragilité de ce dernier.

La reliance, paradigme de la post-modernité?

Michel Maffesoli, lui, défend avec force la thèse suivante si le paradigme de déliance structure la modernité, la post-modernité, en revanche, devrait être caractérisée par la revitalisation du paradigme de reliance.

Cette thèse, il l’a exposée, argumentée, plaidée dans ses nombreux ouvrages (18)
N’est-ce pas lui qui définit la «reliance» comme l’«étonnante pulsion qui pousse à se rechercher, à s’assembler, à se rendre à l’autre» (19) et qui évoque «cette chose "archaïque" qu’est le besoin de reliance» (20)
Pour lui, les manifestations de cette logique de reliance à l’œuvre dans la société post-moderne sont multiples, variées et signifiantes. 
Il range notamment parmi elles 
. le retour des tribus, 
. l’exacerbation des corps et des sens (21)
. l’idéal communautaire (22)
. l’essor de l’écologie, 
. la vitalité de la socialité, 
. l’idée obsédante de l’être ensemble (23)
. les identifications supplantant les identités, 
. le présentéisme, le carpe diem (24)
. l’immoralisme éthique, le lococentré s’élevant face à l’égocentré, 
. la baroquisation du monde, 
. la prégnance des images (25)
. le rôle du look et de la mode, 
. l’exacerbation de la mystique et de la religion (26)
. le règne de Dionysos le reliant succédant à celui d’Apollon le déliant. 
S’inscrivant dans la mouvance des idées développées par Gilbert Durand et Edgar Morin, il détecte dans la post-modernité et son effervescence la fin de la séparation entre nature et culture, l’émergence du «divin social» (27), l’épanouissement de la reliance comme forme profane de religion, d’une sorte de transcendance immanente (28).

Le couple conceptuel déliance/reliance, 
paradigme «duel» de l’hypermodernité

Pour l’essentiel, je partage cette analyse. 
D’accord pour reconnaître que la reliance se situe au cœur de cette dynamique «post-moderne» chère à Michel Maffesoli et quelques autres.
Projets et pratiques de reliance comme réaction dialectique aux excès de la modernité déliante. 
Mais j’avoue ne guère apprécier cette théorie de la «post-modernité», laquelle semble suggérer –ne fût-ce que sémantiquement– qu’à une modernité déclinante succéderait une «post-modernité» reliante. 
En fait, la logique déliant même si elle génère maintes réactions dialectiques. 
Aussi suis-je plutôt enclin à parler de la société émergente comme d’un exemple d’«hyper-modernité», terme construit par le même modèle que ceux d’«hypercomplexité» développé par Edgar Morin (29) et d’«entreprise hyper-moderne» avancé par Max Pages (30) pour décrire des réalités en gestation au sein même de la modernité, et de sa culture fondée sur une logique de déliance.

Au cœur de cette «hyper-modernité», je crois observer l’émergence d’un nouveau paradigme, celui du couple conceptuel indissociable déliance/reliance, synthèse dialectique (ou paradoxe dialogique) de la modernité déliante et de la post-modernité reliante. 
Déliance et reliance sont ontologiquement inséparables, elles forment un couple «duel» (31) comme 
. le jour et la nuit, 
. le Yin et le Yang, 
. l’amour et la haine, 
. le moteur et le frein, 
. l’interdit et la transgression, 
. le centre et la périphérie, 
. etc.

Mes recherches et réflexions les plus récentes m’ont amené à considérer que plus que le seul concept de reliance, c’était le couple conceptuel déliance/reliance qui pouvait le mieux rendre compte des réalités humaines contemporaines: la reliance ne peut –théoriquement et pratiquement– être dissociée de la déliance, son double antagoniste et complice. 
La reliance est une réalité «duelle», dialogique (32) et paradoxale: avec la déliance, qui lui est toujours liée, elle forme un couple soumis à des logiques différentes et complémentaires, toutes deux nécessaires à l’existence de la vie psychique, sociale et culturelle.

Finalement, compte tenu de ce que je viens de dire à la fois sur la dualité du complexe conceptuel déliance/reliance et sur la notion d’hypermodernité, j’ai envie de délier les deux parties de cette dernière et d’avancer –de façon un peu caricaturale, j’en conviens– l’idée que, en son sein, un double paradigme est à l’œuvre: celui de la reliance pour l’«hyper», celui de la «déliance» pour la «modernité» toujours active. 
Le paradigme éthique de l’hyper-modernité serait donc celui de la déliance/reliance.

Ce paradigme reflèterait les problématiques particulières des sociétés hyper-modernes marquées par l’éphémère, le mobile, le léger, la glisse, le surf, la dilatation de l’espace (chacun potentiellement relié à tous les points du monde) et le rétrécissement du temps (l’intensité de l’instant présent): délier des contraintes dysfonctionnelles, relier ceux qui éprouvent le besoin lucide d’une telle «reliance». (33)(34)

Marcel Bolle de Bal  

(1) Le (psycho)sociologue belge Marcel Bolle de Bal est professeur émérite de l'Université Libre de Bruxelles et président d'honneur de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française. Il a été consultant social (durant de nombreuses années), conseiller communal à Linkebeek, en périphérie bruxelloise (1965-1973, 1989-2000), lauréat du Prix Maurice van der Rest (1965). Il a signé plus de 200 articles et une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels...
. Les doubles jeux de la participation. Rémunération, performance et culture, Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1990;
. Wegimont ou le château des relations humaines. Une expérience de formation psychosociologique à la gestion , Presses Interuniversitaires Européennes, Bruxelles, 1998;
.
Les Adieux d'un sociologue heureux. Traces d'un passage, Paris, l'Harmattan, 1999;
. Le Sportif et le Sociologue. Sport, Individu et Société, (avec Dominique Vésir), Paris, l'Harmattan, 2001;
. Surréaliste et paradoxale Belgique. Mémoires politiques d'un sociologue engagé, immigré chez soi et malgré soi, Paris, l'Harmattan, 2003;
. Un sociologue dans la cité. Chroniques sur le Vif et propos Express, Paris, l'Harmattan, 2004;
. Le travail, une valeur à réhabiliter. Cinq écrits sociologiques et philosophiques inédits, Bruxelles, Labor, 2005;
. Au-delà de Dieu. Profession de foi d'un athée lucide et serein, Bruxelles,Ed. Luc Pire, 2007;
. Le croyant et le mécréant. Sens, reliances, transcendances" (avec Vincent Hanssens), Bierges, Ed. Mols, 2008.   

(2) Ilya PRIGOGINE et Isabelle STENGERS, La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la Science, Paris, Gallimard, 1979.
(3) Edgar MORIN, La Méthode, Paris, Seuil, t. 1 : La Nature de la Nature, 1977 ; t. 2 : La Vie de la Vie, 1980, notamment p. 373 ; t. 3 ;  La Connaissance de la Connaissance, 1986 ; t.4. Les Idées, leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, 1991.
(4) Michel CROZIER et Erhard FRiEDBERG, L’acteur et le système, Paris, Seuil, 1977 ; Alain TOURAINE, La voix et le regard, Paris, Seuil, 1978.
(5) Cf. Marcel BOLLE DE BAL, Les adieux d’un sociologue heureux. Traces d’un passage, Paris, L’Harmattan, 1999, p.137.
(6)  Cf. F.E. EMERY et  E.L. TRIST, art. cité
(7) Voir notamment Gérard MENDEL, Pour recoloniser l’enfant. Socio-psychanalyse de l’autorité, Paris, Payot, 1971.
(8) Max PAGES, La vie affective des groupes, Paris, Dunod, 1970., pp. 470-494.
(9) Elliot JAQUES, Intervention et changement dans l’entreprise, Paris, Dunod, 1972. Cf. notamment la préface de Jean DUBOST : « Sur la méthode socio-analytique d’Elliot Jaques ».
(10) Cf. Alain  MEIGNANT, L’intervention socio-pédagogique dans les organisations industrielles,  Paris-La Haye, Moulin, 1972 ; René BARBIER, La recherche-action dans l’institution éducative, Paris, Gauthier-Villars, 1977.  
(11)  Voir notamment  Eugène ENRIQUEZ et alii, L’approche clinique dans les sciences humaines,  Montréal,, Ed. Saint-Martin, 1993 ; Vincent de GAULEJAC et Shirley Roy, Sociologies cliniques, Paris, l’Epi, 1993
(12) Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, op. cit.
(13) Alain TOURAINE, op. cit.
(14) Jacques et Marie VAN BOCKSTAELE, « Quelques conditions d’une intervention de type analytique en sociologie »,  Année sociologique, 1963, pp. 238-262 ; « Nouvelles observations sur la définition de la socianalyse »,  Année sociologique,  1968, pp. 279-295.
(15) L’objet sociologique en gestation subit ainsi une mutation comparable à celle qui a marqué le passage de l’objet dynamique à l’objet thermodynamique : pour celui-ci, qui implique un point de vue nouveau sur les transformations physiques, « il ne s’agit plus d’observer une évolution, de la prévoir en calculant l’effet des interactions entre éléments du système. Il s’agit d’agir sur le système, de prévoir ses réactions à une modification imposée ». Cf. Ilya PRIGOGINE et Isabelle STENGERS, op. cit., p. 121.
(16) André GORTZ, Adieu au prolétariat. Au-delà du socialisme, Paris, Galilée, 1980.
(17) Michel MAFFESOLI, Le temps des tribus, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
(18) En particulier dans le Temps des Tribus (T.T.), op. cit. Au Creux des Apparences (C.A.), Paris, Plon, 1990 ; La Transfiguration du Politique (T.P.), Paris, Grasset, 1992 ; La Contemplation du Monde (C.M.), Paris, Grasset, 1993.
(19) T.P., p. 41.
(20) C.M., p. 151.
(21) C.A., p. 66.
(22) C.M., p. 18.
(23) C.A., p. 28.
(24) C.A., p. 48 ; T.P., p. 18.
(25) C.M., pp. 21, 131, 165.
(26) C.A., pp. 27, 83, 84, 195, 215 ; T.P., p. 137.
(27) C.M., p. 104.
(28) C.A., p. 27.
(29) Edgar MORIN, La Méthode. III. La connaissance de la connaissance, Paris, Seuil, 1986, pp. 98-99.
(30) Max PAGES, Michel BONETTI, Vincent de GAULEJAC, Daniel DESCENDRE, L’emprise de l’organisation, Paris, PUF, 1979.
(31) Duel: nombre intermédiaire entre le singulier et le pluriel, tel qu’il existe en de nombreuses langues (grec, slovène, hébreu, etc. ). Ce nombre désigne ce qui va par deux et forme néanmoins un ensemble, deux qui forment un tout, une entité en deux parties, les deux yeux, les deux mains, le bonheur et le malheur, l’ombre et la lumière, la vie et la mort, l’ignorance et la connaissance, etc. La pensée «duelle», étrangère à notre culture, est pourtant essentielle pour tout travail d’interprétation et d’intervention sociologiques. Pour elle, ce qui oppose unit, ce qui unit oppose, ce qui lie délie, ce qui délie lie.
(32) Dialogique: « association complexe (complémentaire, concurrente, antagoniste) d’instances nécessaires à l’existence d’un phénomène organisé » (Edgar MORIN, , op.cit. 1986, p. 98) ; « unité symbiotique de deux logiques qui se nourrissent l’une l’autre, se concurrencent, se parasitent mutuellement, s’opposent et se combattent à mort » (Edgar MORIN, op.cit., 1977,p. 80).
 (33) Le contenu de ce message nous a été envoyé par l'auteur, que nous remercions. Il constitue la huitième partie d'un texte qui a déjà fait l'objet d'une publication: Bolle de Bal Marcel, Reliance, déliance, liance: émergence de trois notions sociologiques, in Sociétés 2003/2 (no 80), pp.99-131. Le solde du texte original suivra. Le titre et le chapeau sont de la rédaction.
(34) Pour suivre (sous réserve de modifications de dernières minutes): des messages consacrés
. à la liance (par Marcel Bolle de Bal),
. à la sociologie existentielle (par Marcel Bolle de Bal),

. au personnalisme (par Vincent Triest, Marcel Bolle de Bal...).