lundi 16 décembre 2013

Courants de pensée et modes de vie émergents (1). Les réfugiés du futur













Ils sont les réfugiés du futur.
Ceux qui, ayant obtenu asile dans le présent, 
ne s'y sentent que partiellement chez eux. 
Car leurs pensées vont à l'avenir. 
Ou plutôt à ce qui, dans leur esprit, en tient lieu: 
une société émergente...
Optent-ils pour une certaine prise de recul 
par rapport à l'individualisme?
Choisissent-ils de porter un regard plus distant 
sur le matérialisme?
Sans doute.
Mais pour le reste...? 
Comment ne pas se perdre dans le foisonnement 
de ces porteurs de projets citoyens? 
Comment jeter sur eux un regard qui, 
sans prétendre à l'exactitude scientifique,
puisse néanmoins se prévaloir d'une authentique rigueur?
Et comment s'y retrouver dans la diversité 
des nouvelles modalités de l'engagement «politique»?
Projet relationnel relève le défi. 
Après s'être plongé pendant près de quatre ans 
dans le grand bain de ces créa... cteurs de changement
il se décide à faire le point.
Toujours sans cynisme.
Toujours sans naïveté.
Et toujours sans le moindre soutien financier. 
Alors, prêt pour le grand vol?
Veuillez, dans ce cas, attacher votre ceinture.
Et surtout, 
vous installer 
confortablement. 
Car notre périple 
durera plusieurs mois. 
Voyage au pays 
des courants de pensée 
et modes de vie émergents...














«Avance. 
Avance. 
Sois la promesse d'un futur plus juste. 
Et que nos pas,
hier hésitants,
accompagnent aujourd'hui un destin.»
La marche 
(le film de Nabel Ben Yadir)


Les acteurs des courants de pensée et modes de vie émergents
Ils sont, en un sens, des réfugiés du futur.
Qui, d'une certaine manière, demandent asile au présent.
Reste à dresser le profil de ces «migrants de l'Histoire»...

Vous avez dit «mouvement social»?  

Doit-on, pour commencer, faire de ces porteurs de projet les pièces du grand puzzle d'un  «mouvement social»?
Oui... et non!
Car la définition de ce concept ne fait l’objet d’aucun consensus dans la littérature.
Rappelons que, pour nous, l'expression renvoie à des formes d'action collective qui, concertées et mises au service d'une cause, rencontrent deux critères...
. D'abord, elles s'appuient sur un projet explicite de mobilisation.
. Ensuite, elles se développent dans une logique de revendication. (1) 
«Les mouvements sociaux sont "par définition" intéressés à promouvoir un changement ou à y résister, précise le sociologue Olivier Fillieule des Universités de Lausanne et de Paris I.  
En revanche, il n’existe pas d’accord sur le type et l’étendue des changements concernés.» (2)  

Grand angle: à chacun ses macro-enjeux 

A l'échelle macro, il peut donc s'agir de convoquer le changement ou, au contraire, d'y faire obstacle. 
De faire la révolution ou de s'en tenir à des enjeux très limités.
De viser à l'universel ou de rencontrer des problématiques très  localisées. 
De porter des revendications assez désintéressées ou de se focaliser sur l'acronyme NIMBY (Never In My Back Yard) (3).  
De faire appel ou non à une quelconque autorité politique.
De recourir à l'une ou l'autre forme protestataire (manifestation, réunion publique, happening, campagne de presse, lobbying, assemblées générales, programmes, slogans, symboles...).  
De se confronter de plus ou moins près à la question de l'organisation (statuts écrits, fichier des adhérents, nombre d'échelons hiérarchiques...). (1)   

Gros-plan: à chacun ses micro-objectifs 

A l'échelon micro, il convient plutôt, selon Fillieule, d'insister sur la nécessité de «tenir compte de l’hétérogénéité d’acteurs qui, pour être réunis autour d’un projet commun, ne le sont pas forcément de manière continue ni avec les mêmes objectifs (4).»
Une hétérogénéité à laquelle, cependant, les analystes se référeraient trop rarement...  
«Ceux-ci continuent le plus souvent à préférer la facilité des dénominations   englobantes et, de ce point de vue, l’exemple des travaux sur les mobilisations altermondialistes –tantôt qualifiées de mouvement altermondialiste voire de mouvement pour une justice globale– est édifiant (5), avec la conséquence du risque, souvent constaté, de faire servir des concepts et des modes d’analyse conçus par la théorie des organisations, à des structures lâches en réseaux comportant à la fois des groupes et des individus non "encartés".»  (6) 
«Trop souvent, on parle de stratégie des mouvements, des tactiques, du leadership, des membres, du recrutement, de division du travail, de réussite ou d’échec, confirme cette sociologue de l'Université du Wisconsin qu'est l'Américaine Pamela Oliver. 
Autant de termes qui ne s’appliquent au sens strict qu’à des entités cohérentes de prise de décision (c’est-à-dire des organisations ou des groupes) et pas à des foules, à des collectivités, ou à des mouvements sociaux entiers.» (7)(8) 

(A suivre)

Christophe Engels 


(1) Cfr., sur ce blog, le message «Actu. Trois ans plus tard».
(2) Fillieule Olivier, De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux?,  Politique et Sociétés, vol.28, n°1, 2009, http://id.erudit.org/iderudit/001723ar (DOI: 10.7202/001723ar),  p.21.
(3) Jamais dans mon jardin. 
(4) Au même titre, il est ici notable de souligner que la notion forgée en 1973 par Russel L. Curtis et Louis Zurcher de champ multiorganisationnel, dont le sens est  proche  de  la  définition  de  Diani  tout  en  offrant  d’articuler  le  niveau meso des organisations au niveau micro- des individus affiliés, n’a pas connu un grand  succès dans la littérature jusqu’à récemment, notamment en raison du développement des analyses de réseaux. (Voir Russel L. Curtis, Jr et Louis A. Zurcher, Jr, Stable Resources of Protest Movements: The Multi-Organisational Field, Social Forces, vol. 52, no   1, septembre 1973, , p. 53-61 et, par exemple, l’utilisation que nous   en   faisons   dans   Olivier   Fillieule,   Philippe   Blanchard,   Eric Agrikoliansky, Marco Bandler, Florence Passy et Isabelle Sommier, L’altermondialisme en réseaux. Trajectoires militantes, multipositionnalité et formes de l’engagement: les participants du contre-sommet du G8 d’Evian, Politix, no  67, 2005, pp.13-48.)
(5) Pour une discussion de cet exemple, voir Isabelle Sommier Olivier Fillieule et Eric Agrikoliansky, 2008, Les altermondialismes entre national et global, dans La généalogie des mouvements   altermondialistes   en   Europe.   Une   perspective comparée, sous la dir. d’Isabelle Sommier, Olivier Fillieule et Eric Agrikoliansky, Paris, Karthala.
(6) Olivier Fillieule conseille par ailleurs de relever ici les apports des discussions récentes autour des notions de «secteur», de «champ», d’«espace» ou encore, à partir de la sociologie de la construction des problèmes publics, «d’arène» des mouvements sociaux. (Voir notamment Érik Neveu, 2000, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte; Cécile Péchu, 2001, Les générations militantes à Droit au logement, Revue française de science politique, vol. 51, nos 1-2, p. 73-103; Lilian Mathieu, 2002, Rapport au politique, dimensions cognitives et perspectives pragmatiques dans l’analyse des mouvements sociaux, Revue française de sociologie, vol. 52, no   1, p. 75-100; et Olivier Fillieule et Danielle Tartakowsky, 2008, La manifestation, Paris, Presses de Sciences Po, introduction et chap. 5.) (p.26). 
(7) Pamela   Oliver,   Bringing   the   Crowd   Back, in The   Nonorganizational Elements of Social Movements, Research in Social Movements, Conflicts, and Change, vol. 14, 1984, p.4.
(8) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): la suite d'une série de messages consacrés à une réflexion approfondie sur les courants de pensée et modes de voie émergents.

jeudi 12 décembre 2013

Citoyenneté: les associations... s'associent !


 
Quand des associations citoyennes se rencontrent, 
que font-elles?
Elles créent une... association, pardi!
Histoire de s'organiser dans la durée.


Voilà qui est fait!
Le Collectif des associations citoyennes, créé en 2010 de façon informelle, a décidé le 5 décembre 2013 de se constituer en association afin d’organiser son action dans la durée. 
«Cette structuration répond à l'attente de très nombreuses associations citoyennes, assurent les initiateurs de l'opération.
Celles-ci sont porteuses d'un dynamisme et d'une capacité d'invention indispensables pour trouver des issues à la crise multiforme de notre société. 
Elles attendent aujourd'hui la reconnaissance des innombrables actions qu'elles mènent de façon désintéressée. 
Pour assurer le lien social et la transition écologique d'une part.
Pour renforcer la participation citoyenne et la démocratie d'autre part.»

Associations de bienfaiteurs

Les associations ne se reconnaissent pas dans les discours ambiants qui affirment qu’elles doivent «s'adapter pour devenir des opérateurs dynamiques, compétitifs et pragmatiques» et qui les incitent à recourir aux financements privés pour compenser la diminution des financements publics qui serait inéluctable. 
Elles estiment au contraire que, dans la mesure où elles contribuent à l'intérêt général et au bien commun, il est légitime qu'une partie de l'impôt que consentent les citoyens (au plan national comme à l'échelon local) alimente le financement de leurs actions.
«Décision a donc été prise de s'organiser pour lutter contre les pressions qu’elles subissent et la remise en cause de leur rôle et de leur existence, précisent nos interlocuteurs.
La structuration du collectif a pour objectif de permettre à ces milliers d'associations, dont beaucoup sont aujourd'hui isolées, 
. de s'entraider localement, 
. de discuter avec les collectivités face aux enjeux des territoires,
. de se mobiliser pour que toutes les associations citoyennes soient prises en compte, y compris les petites et moyennes.»

 Co-construire

«Comme par le passé, des ateliers, réunions, séminaires ou assemblées plénières continueront d'être organisées pour permettre à tous les acteurs de terrain, qu'ils soient ou non membres de l'association, de se rencontrer et de co-construire des analyses et des propositions communes, ajoutent les intéressés.
Pour le reste, les orientations de la nouvelle association sont celles décidées lors du récent séminaire "Comment poursuivre ensemble?" (1).»  
A noter par ailleurs, le lancement récent d'une campagne d'adhésions et de «mise en liens au niveau local». (2)


Pour plus d'informations...
. 0(033)7 70 98 78 56


(1) Novembre 2013.
(2) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): une série de messages consacrés à une réflexion approfondie sur les courants de pensée et modes de vie émergents.


lundi 9 décembre 2013

Hommage de Victoire à Nelson. Retour vers le futur?
















Poignante, 
cette réaction
au décès 
de Nelson Mandela.
Qui ne s'apparente 
pas vraiment 
aux autres.
Car elle nous vient 
de l'opposante rwandaise
Toujours 
à Kigali... 


depuis la prison de Kigali


«Toute ma sympathie à la famille et à la population d'Afrique du Sud. 
Un homme comme Mandela ne meurt jamais.
Ses idées confortent les miennes en insufflant force, patience et espoir à la détenue que je reste.
Il a incarné pour moi la liberté, l'égalité, la justice, la réconciliation et la liberté d'expression.
Autant de valeurs pour lesquelles, nous aussi, au sein du parti FDU (1), nous ne cessons de lutter, dans notre  pays, le Rwanda.  
Nelson Mandela repose en paix.» (2)(3)


Victoire Ingabire Umuhoza
depuis la prison de Kigali


(1) Forces Démocratiques Unifiées (parti d'opposition).
(2) Message original: «Nifatanyije n'umuryango n'abaturage bose ba Afrika y'epfo. Umugabo nka #Mandela ntapfa. Ibitekerezo bye nibyo binyobora bikampa n'imbaraga zo kwihanganira ubuzima bwa gereza ndimo. Yaharaniye ubwisanzure, uburinganire, ubutabera n'ubwiyunge nyabwo. Akaba ari nabyo natwe mu ishyaka FDU duharanira kugeza mu gihugu cyacu cy'u Rwanda. Nelson Mandela aruhuke mu mahoro. VICTOIRE INGABIRE UMUHOZA - muri Gereza ya Kigali.»
(3) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): une série de messages consacrés à une réflexion approfondie sur les mouvements sociaux en général, puis sur les courants de pensée et modes de vie émergents en particulier.
 

vendredi 6 décembre 2013

Actu. Nelson, comme à Trafalgar...

















Nelson, comme à Trafalgar, a écrasé l'ennemi.
Dans son pays, il a fait rendre gorge à un certain racisme.
Un racisme brut.
Un racisme primitif.
Un racisme en noir et blanc.
Reste le racisme ordinaire. 
Qui, lui, demande encore à être éradiqué.
En Afrique du Sud comme ailleurs. 
Et si, aujourd'hui, nous tentions, 
avec l'aide du philosophe belge 
François De Smet (1),
 de nous inspirer au quotidien 
de l'exemple de feu Mandela?
De «Madiba», ce héros.
Désormais regretté...


«Etre libre, ce n'est pas seulement 
se débarrasser de ses chaînes; 
c'est vivre d'une façon 
qui respecte et renforce la liberté des autres.»
(Nelson Mandela)


François De Smet (1)


«Le racisme animal envers les noirs n’est pas seulement l’une des formes les plus abjectes de racisme; c’est aussi l’une des plus stupides. 
L’une de celles qui renvoient aux théories de "races" humaines démenties par tout scientifique sérieux. 
Bref, celle dont le racisme est le plus évident, net et indiscutable. 
Le problème c’est que la belle unanimité condamnant ce racisme primitif vole en éclat dès qu’on aborde les autres dossiers discriminatoires. 
La discrimination à l’embauche des jeunes d’origine maghrébine, les perpétuelles affaires de foulard et de burqa, les Roms, les Afghans, les demandeurs d’asile: voilà les véritables dossiers litigieux aujourd’hui. 
La mobilisation unanime contre Minute ou contre les manifestants scandant "Y'a pas bon Taubira" n’est qu’un vernis permettant d’oublier quelques instants qu’en réalité, la lutte contre le racisme n’est plus un sujet évident et consensuel. 
Cette lutte contre le racisme, unanime quand il s’agit de lutter contre la réduction d’une femme noire à un animal, se délite quand il s’agit de se demander si tel propos sur les Roms outrepasse la liberté d’expression, si telle remarque sur facebook ou twitter relève de la discrimination ou si tel vêtement doit ou non être interdit. 
Car sur ces sujets, le consensus n’est plus; la société se divise entre ceux qui s’accrochent aux lois antiracistes et discriminatoires tels des Évangiles aptes à résoudre tous les actes de racismes, et ceux qui pensent vivre sous une oppression morale où "on ne peut plus rien dire" –et, au milieu, une série de citoyens un peu perdus sur ces questions. 
Cela renvoie à ce qu’on s’était permis d'appeler ailleurs l’impasse moralisatrice de la lutte contre le racisme, dont le constat appelle à trouver des formes renouvelées de lutte contre les discriminations impliquant davantage le métissage et la rencontre que l’appel moralisant et compulsif à la loi.» (2)(3)


François De Smet (1)


(1) Le Belge François De Smet enseigne la philosophie à l’Université Libre de Bruxelles.
(2) Extrait d'un message du blog de François De Smet: Taubira et l'opportune banane du consensus, 15 novembre 2013.
(3) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): une série de messages consacrés à une réflexion approfondie sur les mouvements sociaux en général, puis sur les courants de pensée et modes de vie émergents en particulier.



lundi 2 décembre 2013

Déclaration d’interdependance

 

Un autre monde n'est pas seulement possible.
Il est absolument nécessaire. 
Et urgent. 
Reste à en dessiner les contours.
Ainsi qu'à le penser.
Bienvenue, donc, au manifeste convivialiste.
Qu'ils sont une belle brochette 
à avoir co-rédigé et co-signé.
Soixante-quatre intellectuels bien connus tout d'abord.
Puis une cinquantaine d’autres.
Aussitôt rejoints par une flopée de militants associatifs.
Tous se proposent d’y aller d'une double explicitation.
Sur ce que partagent les initiatives 
qui portent d'ores et déjà le projet d'une part.
Sur ce qui les réunit 
en terme de philosophie politique implicite d'autre part.



 


Abrégé 

du manifeste 

convivialiste

(1)




Un collectif de signataires



Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de ressources matérielles et de compétences techniques et scientifiques. 
Prise dans sa globalité, elle est riche et puissante comme personne dans les siècles passés n’aurait pu l’imaginer. 
Rien ne prouve qu’elle en soit plus heureuse. 
Mais nul ne désire revenir en arrière, car chacun sent bien que de plus en plus de potentialités nouvelles d’accomplissement personnel et collectif s’ouvrent chaque jour.


Pourtant, à l’inverse, personne non plus ne peut croire que cette accumulation de puissance puisse se poursuivre indéfiniment, telle quelle, dans une logique de progrès technique inchangée, sans se retourner contre elle-même et sans menacer la survie physique et morale de l’humanité. 
Les premières menaces qui nous assaillent sont d’ordre matériel, technique, écologique et économique. 
Des menaces entropiques
Mais nous sommes beaucoup plus impuissants à ne serait-ce qu’imaginer des réponses au second type de menaces. 
Aux menaces d’ordre moral et politique. 
À ces menaces qu’on pourrait qualifier d’anthropiques.

Le problème premier


Le constat est donc là... 
L’humanité a su accomplir des progrès techniques et scientifiques foudroyants, mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel: comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains? 
Comment les inciter à coopérer tout en leur permettant de s’opposer sans se massacrer? 
Comment faire obstacle à l’accumulation de la puissance, désormais illimitée et potentiellement auto-destructrice, sur les hommes et sur la nature? 
Si elle ne sait pas répondre rapidement à cette question, l’humanité disparaîtra. 
Alors que toutes les conditions matérielles sont réunies pour qu’elle prospère, pour autant qu’on prenne définitivement conscience de leur finitude.


Nous disposons de multiples éléments de réponse: ceux qu’ont apportés au fil des siècles les religions, les morales, les doctrines politiques, la philosophie et les sciences humaines et sociales. 
Et les initiatives qui vont dans le sens d’une alternative à l’organisation actuelle du monde sont innombrables, portées par des dizaines de milliers d’organisations ou d’associations, et par des dizaines ou des centaines de millions de personnes. 
Elles se présentent sous des noms, sous des formes ou à des échelles infiniment variées: 
. la défense des droits de l’homme, du citoyen, du travailleur, du chômeur, de la femme ou des enfants; 
. l’économie sociale et solidaire avec toutes ses composantes: les coopératives de production ou de consommation, le mutualisme, le commerce équitable, les monnaies parallèles ou complémentaires, les système d’échange local, les multiples associations d’entraide; 
. l’économie de la contribution numérique (cf. Linux, Wikipedia etc.); 
. la décroissance et le post-développement; 
. les mouvements slow food, slow town, slow science
. la revendication du buen vivir, l’affirmation des droits de la nature et l’éloge de la pachamama
l’altermondialisme, l’écologie politique et la démocratie radicale, les indignados, Occupy Wall Street
. la recherche d’indicateurs de richesse alternatifs, les mouvements de la transformation personnelle, de la sobriété volontaire, de l’abondance frugale, du dialogue des civilisations, les théories du care, les nouvelles pensées des communs, etc.


Pour que ces initiatives si riches puissent contrecarrer avec suffisamment de puissance les dynamiques mortifères de notre temps et qu’elles ne soient pas cantonnées dans un rôle de simple contestation ou de palliation, il est décisif de regrouper leurs forces et leurs énergies, d’où l’importance de souligner et de nommer ce qu’elles ont en commun.

Du convivialisme


Ce qu’elles ont en commun, c’est la recherche d’un convivialisme, d’un art de vivre ensemble (con-vivere) qui permette aux humains de prendre soin les uns des autres et de la Nature, sans dénier la légitimité du conflit mais en en faisant un facteur de dynamisme et de créativité. 
Un moyen de conjurer la violence et les pulsions de mort. 
Pour le trouver nous avons besoin désormais, de toute urgence, d’un fond doctrinal minimal partageable qui permette de répondre simultanément, en les posant à l’échelle de la planète, au moins aux quatre (plus une) questions de base...


- La question morale: qu’est-il permis aux individus d’espérer et que doivent-ils s’interdire?


- La question politique: quelles sont les communautés politiques légitime?


- La question écologique: que nous est-il permis de prendre à la nature et que devons-nous lui rendre?


- La question économique: quelle quantité de richesse matérielle nous est-il permis de produire, et comment, pour rester en accord avec les réponses données aux questions morale, politique et écologique?


- Libre à chacun d’ajouter à ces quatre questions, ou pas, celle du rapport à la surnature ou à l’invisible: la question religieuse ou spirituelle
Ou encore : la question du sens.

Considérations générales


Le seul ordre social légitime universalisable est celui qui s’inspire d’un principe de commune humanité, de commune socialité, d’individuation, et d’opposition maîtrisée et créatrice.


Principe de commune humanité: par delà les différences de couleur de peau, de nationalité, de langue, de culture, de religion ou de richesse, de sexe ou d’orientation sexuelle, il n’y a qu’une seule humanité, qui doit être respectée en la personne de chacun de ses membres.


Principe de commune socialité: les êtres humains sont des êtres sociaux pour qui la plus grande richesse est la richesse de leurs rapports sociaux.


Principe d’individuation: dans le respect de ces deux premiers principes, la politique légitime est celle qui permet à chacun d’affirmer au mieux son individualité singulière en devenir, en développant sa puissance d’être et d’agir sans nuire à celle des autres.


Principe d’opposition maîtrisée et créatrice: parce que chacun a vocation à manifester son individualité singulière il est naturel que les humains puissent s’opposer. 
Mais il ne leur est légitime de le faire qu’aussi longtemps que cela ne met pas en danger le cadre de commune socialité qui rend cette rivalité féconde et non destructrice.


De ces principes généraux découlent des :


Considérations morales 

Ce qu’il est permis à chaque individu d’espérer, c’est de se voir reconnaître une égale dignité avec tous les autres êtres humains, d’accéder aux conditions matérielles suffisantes pour mener à bien sa conception de la vie bonne, dans le respect des conceptions des autres

Ce qui lui est interdit, c’est de basculer dans la démesure (l’hubris des Grecs), i.e. de violer le principe de commune humanité et de mettre en danger la commune socialité

Concrètement, le devoir de chacun est de lutter contre la corruption.


Considérations politiques

Dans la perspective convivialiste, un État ou un gouvernement, ou une institution politique nouvelle, ne peuvent être tenus pour légitimes que si...


- ils respectent les quatre principes, de commune humanité, de commune socialité, d’individuation et d’opposition maîtrisée;

- ils facilitent la mise en œuvre des considérations morales, écologiques et économiques qui en découlent.


Plus spécifiquement, les États légitimes garantissent à tous leurs citoyens les plus pauvres un minimum de ressources, un revenu de base, quelle que soit sa forme, qui les tienne à l’abri de l’abjection de la misère, et interdisent progressivement aux plus riches, via l’instauration d’un revenu maximum, de basculer dans l’abjection de l’extrême richesse en dépassant un niveau qui rendrait inopérants les principes de commune humanité et de commune socialité.


Considérations écologiques

L’Homme ne peut plus se considérer comme possesseur et maître de la Nature. 
Posant que loin de s’y opposer il en fait partie, il doit retrouver avec elle, au moins métaphoriquement, une relation de don/contredon. 
Pour laisser aux générations futures un patrimoine naturel préservé, il doit donc rendre à la Nature autant ou plus qu’il ne lui prend ou en reçoit.


Considérations économiques

Il n’y a pas de corrélation avérée entre richesse monétaire ou matérielle, d’une part, et bonheur ou bien-être, de l’autre. 
L’état écologique de la planète rend nécessaire de rechercher toutes les formes possibles d’une prospérité sans croissance. 
Il est nécessaire pour cela, dans une visée d’économie plurielle, d’instaurer un équilibre entre Marché, économie publique et économie de type associatif (sociale et solidaire), selon que les biens ou les services à produire sont individuels, collectifs ou communs.

Que faire ?


Il ne faut pas se dissimuler qu’il faudra pour réussir affronter des puissances énormes et redoutables, tant financières que matérielles, techniques, scientifiques ou intellectuelles autant que militaires ou criminelles. 
Contre ces puissances colossales et souvent invisibles ou illocalisables, les trois armes principales seront...


- L’indignation ressentie face à la démesure et à la corruption, et la honte qu’il est nécessaire de faire ressentir à ceux qui directement ou indirectement, activement ou passivement, violent les principes de commune humanité et de commune socialité.


- Le sentiment d’appartenir à une communauté humaine mondiale.


- Bien au-delà des «choix rationnels» des uns et des autres, la mobilisation des affects et des passions.

Rupture et transition


Toute politique convivialiste concrète et appliquée devra nécessairement prendre en compte:


- l’impératif de la justice et de la commune socialité, qui implique la résorption des inégalités vertigineuses qui ont explosé partout dans le monde entre les plus riches et le reste de la population depuis les années 1970;


- le souci de donner vie aux territoires et aux localités, et donc de reterritorialiser et de relocaliser ce que la mondialisation a trop externalisé;


- l’absolue nécessité de préserver l’environnement et les ressources naturelles;


- l’obligation impérieuse de faire disparaître le chômage et d’offrir à chacun une fonction et un rôle reconnus dans des activités utiles à la société.


La traduction du convivialisme en réponses concrètes doit articuler, en situation, les réponses à l’urgence d’améliorer les conditions de vie des couches populaires, et celle de bâtir une alternative au mode d’existence actuel, si lourd de menaces multiples.
Une alternative qui cessera de vouloir faire croire que la croissance économique à l’infini pourrait être encore la réponse à tous nos maux.




Claude Alphandéry, 
Geneviève Ancel, 
Ana Maria Araujo (Uruguay), 
Claudine Attias-Donfut, 
Geneviève Azam, 
Akram Belkaïd (Argelia), 
Yann-Moulier-Boutang, 
Fabienne Brugère, 
Alain Caillé, 
Barbara Cassin, 
Philippe Chanial, 
Hervé Chaygneaud-Dupuy, 
Eve Chiapello, 
Denis Clerc, 
Ana M. Correa (Argentina), 
Thomas Coutrot, 
Jean-Pierre Dupuy, 
François Flahault, 
Francesco Fistetti (Italia), 
Anne-Marie Fixot, 
Jean-Baptiste de Foucauld, 
Christophe Fourel, 
François Fourquet, 
Philippe Frémeaux, 
Jean Gadrey, 
Vincent de Gaulejac, 
François Gauthier (Suiza), 
Sylvie Gendreau (Canadá), 
Susan George (Estados Unidos), 
Christiane Girard (Brasil),  
Françoise Gollain (Reino Unido), 
Roland Gori, 
Jean-Claude Guillebaud, 
Paulo Henrique Martins (Brasil), 
Dick Howard (Estados Unidos), 
Marc Humbert, 
Éva Illouz (Israel), 
Ahmet Insel (Turquía), 
Geneviève Jacques, 
Florence Jany-Catrice, 
Zhe Ji (China), 
Hervé Kempf, 
Elena Lasida, 
Serge Latouche, 
Jean-Louis Laville, 
Camille Laurens, 
Jacques Lecomte, 
Didier Livio, 
Gus Massiah, 
Dominique Méda, 
Margie Mendell (Canadá), 
Pierre-Olivier Monteil, 
Jacqueline Morand, 
Edgar Morin, 
Chantal Mouffe (Reino Unido), 
Yanna Moulier-Boutang, 
Osamu Nishitani (Japón), 
Alfredo Pena-Vega, 
Bernard Perret, 
Elena Pulcini (Italia), 
Ilana Silber (Israel), 
Roger Sue,  
Elvia Taracena (México), 
Frédéric Vandenberghe (Brasil), 
Patrick Viveret
(rédacteurs du manifeste)
+ Christophe Engels (pour Projet relationnel)
et plusieurs centaines d'autres signataires.
 




(1) Ce texte est l’abrégé du Manifeste convivialiste, publié le 14 juin 2013 aux éditions Le Bord de l’eau (48 p. 5 €). Les lecteurs qui se sentiront en accord avec les principes qu’il expose peuvent en témoigner en déclarant leur soutien.
(2) Pour suivre (sous réserve de changement de dernière minute): une série de messages consacrés à une réflexion approfondie sur les mouvements sociaux en général, puis sur les courants de pensée et modes de vie émergents en particulier.




Revue de presse

-Le Nouvel Obs | Jean-Claude Guillebaud
-La Vie | Olivier Nouaillas
-Les Inrocks | Jean-Marie Durand
-Liens socio | Maryvonne Dussaux
-L’Humanité | Entretien d’Edgar Morin réalisé par Paule Masson et Jean-Paul Pierot
-La lettre de semaines sociales | René Poujol
-Libération | Alain Caillé
-Marianne | Alain Caillé
-Télérama | Lorraine Rossignol