lundi 1 mars 2010

Simplicité volontaire. Engagez-vous, qu’ils disaient…


Au lendemain du remarquable (et remarqué) Forum organisé ce 27 février à Louvain-la-Neuve et intitulé «Vers la simplicité», le moment semble bien choisi pour (commencer à) nous pencher sur la simplicité volontaire. Un mouvement qui a le vent en poupe. Un mouvement, aussi, dont les implications profondes mènent sans doute plus loin qu’on ne croit. Au-delà du bien-être individuel. Au-delà d’une certaine écologie. Voire au-delà du capitalisme...


Elle : Amalia Ruiz Gomez, pharmacienne d’industrie, assistante à la communication en langue des signes pour malentendants et célibataire… jusqu’au treize mars prochain!
Lui : Vincent Golard, ingénieur électronicien, marié et père de deux enfants.
Tous deux sont sensibilisés depuis leur naissance à l’injonction du «ne pas gaspiller».
Tous deux ont construit leur développement personnel autour de cette logique.
Tous deux s’interrogent quant à la manière de l’appliquer au quotidien. Comment mettre en place un rapport différent au temps, au travail, au logement, aux transports…? Comment vivre ce choix matériellement et concrètement au sein de la société de consommation qui est la nôtre? Et une telle perspective est-elle seulement possible sans se couper de toute vie sociale?
Amalia et Vincent se sont donc retrouvés sans surprise dans une association qui milite pour une société moins «vorace» en ressources naturelles : «Les Amis de la Terre».

L’enfance de… l’âne

Leur état d’esprit est assez proche de celui de Mélanie et Bernard Delloye. Qui, depuis une dizaine d’années, estiment avoir fait «le choix de la lucidité» et préféré «l’effort au confort». Il n’y a pas mille solutions pour s’extraire de la confusion générale, assurent-ils. Hors de l’éloignement et du silence, point de salut.
Le couple en a tiré la conclusion qui leur a semblé devoir s’imposer. En 2003, Mélanie et Bernard ont quitté leur métier et leur quotidien. Avec leurs deux enfants, Madeleine (huit ans) et Pierre (six ans). Et aussi avec… deux ânes! Objectif: voyage. Destination: inconnue. Le périple se construirait au fur et à mesure. Au gré des rencontres. Et au fil des eldorados inexploités.
Trois bonnes années et 3.500 km plus tard, les revoici en Belgique. Renforcés par la découverte que d’autres modes de vie sont possibles. Et plus décidés que jamais à s’arracher à la tyrannie de l’immédiat. A prendre goût à la poésie de la vie. A vanter les bienfaits de la lenteur. A communiquer les vertus de la proximité...

La simplicité : un changement intérieur

Entre ces expériences, un point commun: la simplicité. Celle d’un retour aux sources. Des sources moins matérialistes. Des sources moins individualistes. Et, souvent, les deux à la fois.
«Chacun de nous cherche un sens personnel et vivant à son existence, rappelle Thomas d’Ansembourg, auteur de plusieurs ouvrages très appréciés du grand public (1). Faute de le trouver à l’intérieur de soi, nous avons créé une société où tout le monde court hors de soi. Faute d’avoir puisé dans notre puits intérieur, nous faisons de la fuite en avant extérieure. Cette course nous épuise et épuise la planète. Et ceux qui n’ont plus rien à y gagner sont aussi ceux qui n’ont plus rien à… perdre. Ce dont nous sommes de plus en plus nombreux à manquer, ce n’est pas de ressources, mais d’accès à ces ressources. L’intériorité "transformante" est la clé de cet accès. La clé qui permet de passer du "moi" au "nous". Il s’agit à la fois
. de regarder ce que j’ai vu autrement que comment je l’ai vu,
. d’accepter la différence de l’autre,
. de puiser dans l’être pour faire des choix qui soient justes, au-delà de l’ego.
Il faut donc aller de l’ego à l’être. Ce qui implique un démantèlement du système de croyances, une déprogrammation donc, nécessaire étape préalable à une reprogrammation intérieure. Ce genre de processus s’apparente à un développement personnel et spirituel qui doit être considéré aujourd’hui, comme clé du développement social durable. Le développement personnel sert le développement social. Le changement intérieur sert le changement extérieur.
»
Vive, donc, l'intériorité! Et vive la simplicité! Quelles qu'en soient les modalités d'approche...

Made in France : un humanisme… terre à terre !

Pour Aline Wauters, Georges Debaisieux et Alain Dangoisse, cette quête de ressourcement est passée par le chant léger et aérien d’un petit… colibri. Le symbole d’un mouvement (du même nom) qui s’est donné pour mission d’encourager, de relier et de valoriser les projets cherchant à inscrire l’être humain et la nature au cœur des priorités...
«L’interdépendance du vivant est irrévocable, font valoir nos trois compères. Si nous voulons assurer la pérennité et l’épanouissement de l’espèce humaine sur la planète, nous sommes appelés à construire de nouveaux modèles de société fondés sur la sobriété heureuse, l’autonomie, la coopération et la compassion.»
Leur association, "Colibris en Belgique", se profile comme une antenne noire-jaune-rouge du mouvement "Colibri pour la Terre et l’Humanisme" initié par le Français Pierre Rabhi et déjà répandu dans plusieurs régions de l’hexagone. Elle vise, elle aussi, à donner une visibilité et une reconnaissance citoyenne à un ensemble d’initiatives très variées qui contribuent à l’émergence d’une nouvelle société : plus écologique, plus conviviale, plus juste et plus simple.
«Nous travaillons en synergie avec la Maison du Développement Durable de Louvain-la-Neuve, précisent-nos interlocuteurs. Pour le reste, nous fonctionnons avec les moyens du bord. Exemple révélateur : nous n’avons pas encore de site internet. Mais c’est… pour très bientôt! Et pour cause. Il s’agit d’être à pied d’œuvre pour soutenir le Festival que nous organiserons le week-end des 20-22 août prochain, à Nethen, près de Grez-Doiceau (en Brabant wallon)

Made in Great Britain : des projets bien urbains…

D’autres projets ont une vocation plus collective. Donc plus ambitieuse.
«La seconde moitié de l’âge du pétrole se profile à l’horizon, martèle Véronika Paenhuysen, animatrice d’un atelier sur les villes en transition dans le cadre du Forum "Vers la Simplicité". Comme le confirment aujourd’hui de nombreux scientifiques, le "pic pétrolier" est imminent. Il y aura toujours du pétrole dans le sous-sol , mais son extraction deviendra de plus en plus difficile à pratiquer et à rentabiliser. Or nous sommes des "pétroliques". C’est donc la globalité de notre manière de vivre qui doit être remise en question. Deux alternatives s’offrent à nous : subir ou choisir… Partant de ce constat, certains citoyens de notre petite planète ont décidé de prendre leur avenir en main et de rejoindre le réseau des "Villes en Transition". Né en Grande-Bretagne, ce concept s’est rapidement répandu à travers le monde. Si bien qu’il existe deux cents localités en transition à ce jour. Autant d’initiatives pour se bâtir un futur moins gourmand en énergie. Autant de projets entendant limiter les changements climatiques. Autant d’incarnations de la volonté grandissante de développer une meilleure aptitude locale de "résilience" en s’adaptant aux nouvelles contraintes énergétiques, écologiques, sociales et économiques.»
Ces propos, l’architecte-philosophe Eric Furnemont n’est pas près de les démentir. Il s’est en effet impliqué très tôt dans les questions d’écologie appliquée à l’architecture et à l’urbanisme. Et ses recherches concluent à la nécessité d’un renouvellement de notre vie sociale, politique, culturelle… ainsi que spirituelle.
«S’orienter volontairement vers la simplicité est urgent, assène-t-il. Pourtant, le travail est à peine esquissé. Et des questions se posent avec plus d’insistance que jamais. Comment faire vaciller la science positiviste et ses idéaux d’efficacité, la toxicité grandissante du monde, la technique pénétrant jusqu’au cœur du vivant, l’anesthésie médiatique et la mondialisation? Comment faire évoluer la conception d’un individu libre de ses choix et isolé au sein d’un monde "à consommer"? Comment sensibiliser la majorité passive au fait qu’une telle conception est à la base du capitalisme contemporain et de sa grande entreprise de dévastation de nos milieux de vie, de nos savoirs-faire communs et de nos appartenances? Face aux catastrophes écologistes et sociales qui vont bouleverser nos existences, n’est-il pas temps d’envisager une mutation radicale de la conception de la subjectivité? Et de déterminer la ou les direction(s) à emprunter?»

Made in Québec : la simplicité, volontairemiiin...

Dans un tel contexte, l’affirmation d’une tendance à la "simplicité volontaire" n’est pas particulièrement surprenante.
«Les premiers groupes de simplicité volontaire ont été mis en place au Québec, explique un orfèvre en la matière, le président des "Amis de la Terre" Ezio Gandin. C’était au début des années 2000, à l’initiative d’un certain Serge Mongeau. Cette dynamique n’a cessé de se confirmer outre-Atlantique. Mais elle s'est également exportée. Notamment en Belgique francophone. C’est ainsi que depuis 2005, à l’initiative des "Amis de la Terre Belgique", une quarantaine de groupes ont été créés aux quatre coins de notre communauté française. Chacun d’eux rassemble sur une zône géographique peu étendue une dizaine d’adultes, qu’ils soient homme ou femme, jeune ou moins jeune. Chacun d’eux se construit sur le socle d’un engagement fort en faveur du non jugement et du respect de l’autre. Chacun d’eux est appelé à acquérir son autonomie au terme d’une brève période d’accompagnement. Une expérience de partage unique pour celles et ceux qui… restent encore trop souvent considérés comme des extra-terrestres par leur entourage.»

Reliance simplicitaire

Cette approche groupée n’est cependant pas la seule possible. La simplicité volontaire peut également se vivre au singulier. Mais même dans ce cas, elle ne semble pas se concevoir sans dimension collective. Tel est en tout cas l’avis de Emeline De Bouver, doctorante à la Chaire Hoover d’éthique économique, sociale et politique (UCL) et auteure du livre Moins de biens, plus de liens.
«Le simplicitaire (…) ne poursuit pas son seul intérêt personnel et se préoccupe de la collectivité, écrit-elle. (Il) construit sa philosophie autour d’une éthique écologique qui affirme que toutes les choses de l’univers sont interdépendantes. Cette éthique est proche de la notion de reliance. (…)
Il n’existe donc plus d’intérêt strictement personnel, puisque la réalisation des objectifs du simplicitaire passe par le bien-être de ce et ceux qui l’entourent: ses concitoyens et son environnement naturel. Le simplicitaire est caractérisé par son sentiment d’appartenance à un tout qui le transcende.» (2)
«La simplicité volontaire comme démarche individuelle mais aussi collective suppose tout à la fois un engagement sur la voie d’une transformation profonde de nous-mêmes mais aussi de la société, renchérit Marcel Roberfroid, professeur émérite de médecine (UCL) et membre actif des (décidément omniprésents) "Amis de la Terre". Démarche individuelle d’abord, car il faut tout à la fois renoncer à des habitudes solidement ancrées et décoloniser son imaginaire. Démarche collective ensuite. Pour deux raisons: d’une part, ce renoncement et cette décolonisation ne se conçoivent pas sans échange, sans partage, sans encouragement réciproque et sans absence de jugement; d’autre part, il s’agit aussi de s’engager ensemble pour faire naître le changement de la société. »

Du "moi, je" au "nous tous"

Christian Arnsperger, lui, fait référence à deux types de simplicitaire : les "moi, je" et les "nous tous".
«On peut en effet adopter cette attitude pour des raisons diverses, poursuit ce chercheur UCL, spécialiste de la philosophie économique et de la réflexion existentielle. Etre mieux dans sa peau, par exemple. Ou alors favoriser l’empreinte écologique. Mais même dans ce dernier cas, on agit encore quelque part pour soi-même. La cohérence nécessite d’aller plus loin. De prendre conscience qu’une démarche individuelle et isolée de simplicité volontaire ne sert strictement à rien. Et, à partir de là, d’en arriver à politiser notre démarche personnelle. Existe-t-il d’ailleurs un simplicitaire authentique qui soit totalement "moi, je"? Ne cherche-t-il pas toujours, quelque part, à être "contagieux"? A être militant. Attention! Le militant, tel que je l’entends, n’impose jamais. Pourquoi le ferait-il? Il n’en a pas les moyens. Non! Le militant se contente de proposer. Mais il le fait avec fermeté. En veillant, notamment, à ne jamais utiliser le respect de l’autre comme refuge contre les implications de ses choix personnels.»
Pour Arnsperger, être simplicitaire, c’est donc être militant. C’est même être militant de l’anti-capitalisme.
«Le capitalisme n’est pas autre chose qu’une logique globale dans laquelle les ressources publiques sont mises au service d’un maître : le capital. Or, celui-ci est un parasite qui se sert de nos faiblesses pour nous persuader que se projeter dans l’avenir vaut toujours mieux que vivre le présent. Pour arriver à ses fins, le capitalisme requiert nécessairement productivisme et consumérisme. Auxquels il faut dire non! Non au productivisme! Non au consumérisme! Donc, non au capitalisme, en ce compris le capitalisme vert. Etre simplicitaire, c’est donc nécessairement être anti-capitaliste. C’est vouloir relocaliser l’économie. C’est souhaiter une véritable autonomisation locale, via la création de communautés locales résiliantes. C’est ouvrir des espaces de réflexion sur les finalités du système capitaliste. C’est prôner l’avénement d’un "communalisme" fait de diverses entités post-capitalistes, qui pourraient être reliées par des solidarités choisies. C’est s’apercevoir qu’autant la logique capitaliste peut à la limite être individuellement compatible avec l’humanisme, autant elle ne peut jamais l’être globalement.»
Récapitulons… Le capitaliste, en tant qu’individu, n’est pas par définition un salaud. Mais le capitalisme, en tant que système global, ne pourrait que générer effets déshumanisants sur effets déshumanisants. Du coup, il ne saurait être question de se présenter comme simplicitaire sans, dans le même mouvement, s’assumer en tant qu’anti-capitaliste.
On sait à quoi s’en tenir.
Engagez-vous, qu’ils disaient…

Christophe Engels


(1) d’Ansembourg Thomas, Cessez d’être gentil, soyez vrai !, Les éditions de l’Homme, 2001.
d’Ansembourg Thomas, Etre heureux, ce n’est pas nécessairement confortable, Les éditions de l’Homme, 2004.
d’Ansembourg Thomas, Que fuis-je ? Où cours-tu ? A quoi servons-nous ?, Les éditions de l’Homme, 2009
(2) De Bouver Emeline, Moins de biens, plus de liens. La simplicité volontaire. Un nouvel engagement social, Couleurs Livres, Charleroi, 2008.

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